Les auteurs de thrillers sont-ils des psychopathes ?

juillet 3, 2026

Illustration en noir et blanc d'un bureau d'écrivain, avec documents et notes de travail pour un thriller.

SVP… ne sortez mon historique de recherches de son contexte !

Dans l’épisode précédent (cf Les amateurs de thrillers sont-ils des psychopathes refoulés ?), j’avais plus ou moins abouti à une conclusion (plutôt) rassurante : les amateurs de thrillers ne sont pas (en règle générale, bien sûr) des psychopathes refoulés. Ils sont seulement curieux, amateurs de frissons sans danger, vaguement persuadés d’avoir deviné le coupable cent pages avant la police… et tout à fait capables d’aller vérifier la porte d’entrée sous un prétexte quelconque autant que bidon. Donc tout va bien dans le meilleur des mondes (mais, par pitié, pas celui d’Huxley, auquel notre propre présent commence vraiment trop à ressembler).

Néanmoins, une question demeurait, nettement plus embarrassante… puisque, tout le monde le sait, le lecteur, ce pauvre innocent, ne fait finalement que pénétrer dans une maison de mots, imaginée par un autre. Un autre qui a collé un cadavre dans la cave de la maison, a refermé la porte… puis caché la clef. Et ce quelqu’un, c’est bien évidemment l’auteur.

Auteur dont le subconscient n’est pas nécessairement aussi limpide que l’on pourrait le croire en le rencontrant. Autrement dit, n’y aurait-il pas une petite part de psychopathie chez quelqu’un qui passe tant de temps à écrire ce qui peut s’apparenter à des trucs pas clairs !

Tout d’abord, soyons précis.

Revenons tout d’abord aux données de base (déjà précisées dans l’article précédent, sur lesquelles je ne vais donc pas revenir longuement), données qui nous informe que la psychopathie n’est pas une catégorie diagnostique autonome dans le chapitre 6 de la CIM (Classification internationale des maladies réalisée par l’OMS). Elle désigne plutôt un ensemble de traits (dont la froideur affective, le manque de remords, la manipulation, l’impulsivité et certains comportements antisociaux)… et ne donne en aucun cas droit à un diplôme « Maître es-tronçonnage-de-cadavres ».

En d’autres termes, ce n’est pas parce que j’imagine un manipulateur que j’en suis un, parce que je décris méticuleusement la manière de faire d’une meurtrière que j’en suis une. Ma belle-mère l’a cru un instant (je vous raconterai peut-être cela une autre fois car c’était assez hilarant – sauf pour mon conjoint). Bref. Si je décidais un jour d’écrire un polar dans lequel figurerait un dragon (il faut être ouvert à tout dans la vie), je ne crois pas que je me mettrais pour autant à cracher du feu sur le facteur (même si, certains matins, je reconnais que la tentation peut exister).

En conséquence, un auteur n’est pas son personnage. Et heureusement, sinon les salons consacrés à la fantasy seraient pleins de gens couverts d’écailles, les autrices de romance auraient des comptes à 438 ex… et les garages de ceux qui écrivent des fictions historiques seraient pleins de catapultes et autres balistes.

N’empêche que…

Reste LA question : pourquoi, alors que l’on pourrait se contenter de noter des recettes de cuisine, d’écrire des notices de montage ou des listes de courses, choisir de passer des mois avec un universitaire barjo, une famille dysfonctionnelle et une arme blanche franchement mal dissimulée dans le tiroir à couverts ?

Eh bien, sans doute parce que le thriller est une machine à déchiffrer, décoder, démêler… en un mot, comprendre. En effet, il ne s’agit pas seulement de trucider quelqu’un sur la page (opération qui, littérairement parlant, se règle en une phrase, deux max, sauf pour celui qui a vraiment profité d’une promo sur les termes les moins ragoûtants). Non. Il s’agit de savoir pourquoi (trucider), comment (trucider – encore), avec quelles conséquences (je fais ici une nette distinction entre la victime-moustique qui vrombit à votre oreille depuis dix minutes… et la victime-conjoint qui ronflait au même endroit). Il s’agit aussi de distinguer celui qui ment, celle qui ne voit rien, celle qui voit très bien mais s’en fiche, celui qui aime, qui trahit. Ceux qui survivent malgré tout.

En conséquence de quoi, le thriller n’est pas un MM3E (Manuel-du-Meutre-en-3-Étapes), mais plutôt un laboratoire dans lequel les ingrédients de base sont des motifs. Et dans ce laboratoire, l’auteur fait ce que, depuis l’aube des temps, les humains font quand ils racontent des histoires : il simule l’amour, le désespoir, l’envie et, dans le cas du thriller, le danger ! Puis, une fois que tout cela est posé, il attise, encore et toujours, jusqu’au moment où les masques tombent. Le tout avec des personnages qui ne réussissent plus à être ni gentils, ni sympas, ni polis. En gros, des gens qui ont fait éclater le vernis avec lequel nous nous badigeons tous avant de nous présenter en public (même si j’admets que, ces derniers temps, le verni éclate de plus en plus fréquemment, et pas qu’un peu). Et, pour finir, cet auteur observe ce qui casse.

Certes, tout cela peut paraître inquiétant. Cependant, j’espère que vous admettrez avec moi que, sur le plan psychologique, inventer le pire peut très bien relever de la curiosité, de l’analyse, du goût de la structure, de la tension narrative, de la compréhension des comportements humains… et donc pas nécessairement d’une pulsion criminelle attendant son heure derrière la pile d’assiettes à dessert dans le placard de la cuisine.

La curiosité morbide, encore elle.

Dans l’épisode précédent (Les amateurs de thrillers sont-ils des psychopathes refoulés ? pour ceux qui ont une mémoire de poisson rouge… ou viennent seulement de découvrir mon blog), nous avions croisé cette charmante expression qu’est la « curiosité morbide ». À moi aussi, la formule donne envie de me laver les mains (en récurant sous les ongles histoire de n’y pas laisser des parcelles de chair en décomposition). Pourtant, elle ne fait que désigner la tendance humaine (assez ordinaire paraît-il) qui consiste à chercher des informations sur le danger, la mort, la violence ou les individus menaçants. Une tendance d’ailleurs tellement ordinaire qu’il a été démontré qu’elle pouvait être mesurée et prédite (j’avoue en être restée moi-aussi bouche-bée) !

Or, maintenant que je le sais, je l’admets… chez un auteur de thriller, cette curiosité se transforme tout simplement en carburant narratif. Et alors que le lecteur se demande « Mais pourquoi ce crétin accepte-t-il un rendez-vous à minuit au bord de la falaise avec la fille qu’il vient de larguer… en plus, après lui avoir révélé l’endroit où il planquait les lingots qu’il a fauchés dans le coffre de sa grand-tante ? », l’auteur, lui, doit ajouter « Et comment faire pour que, malgré tout, il y aille sans que le lecteur jette illico mon bouquin au feu ? ».

Vous admettre ainsi (svp) qu’écrire des thriller est un sacré travail, peut-être pas toujours noble (encore que)… en tout cas rarement aussi facile que cela peut en avoir l’air lorsque l’on lit un Agatha Christie en moins de deux heures !

Et le fameux « dark side » de la créativité ?

Alors, je ne vous le cacherai pas, les chercheurs ont également étudié les liens entre la créativité et les traits dits « sombres » (encore un truc que j’ai aussi découvert il y a peu). Quelle justification ont-ils trouvée à cette recherche, honnêtement, je n’en sais rien. Mais je parierais sur le fait qu’eux aussi ont, quelque part au fin-fond de leur caboche, de petites caves mentales bien inquiétantes, des caves mentales qu’ils dénomment « hypothèses »… pour ne pas entrer en conflit avec le directeur du labo (de recherche) qui, accessoirement, décide peut-être de qui co-signera avec lui le prochain article à paraître dans une revue majeure !

Quoi qu’il en soit, certaines études trouvent effectivement des liens entre les traits de la « Dark Triad », à savoir narcissisme, machiavélisme, psychopathie… et la créativité dite « négative  ». Alors, certes, lesdits liens peuvent être complexes, modestes, et parfois plus forts avec la créativité déclarée par les personnes elles-mêmes qu’avec la créativité réellement mesurée. Pour simplifier le schmilblick, certains profils un peu sombres peuvent se penser très créatifs, cela ne signifie pas qu’ils le sont pour autant, ni que toute personne créative dissimule un plan en douze étapes pour exterminer le voisinage !

Et cela vaut aussi pour les écrivains. Quelques recherches anciennes ont suggéré que les écrivains pouvaient présenter davantage de troubles de l’humeur que la population générale (notamment des troubles affectifs)… il est néanmoins à noter que l’on parle ici de vulnérabilité psychique, de dépression, de bipolarité, pas de psychopathie.

En résumé, si les auteurs de thrillers ont parfois un grain… la science n’a jamais indiqué que le grain en question était d’arsenic (désolée, celle-là, je n’ai pu m’empêcher de la faire).

L’empathie du bourreau de papier.

Soulignons qu’existe, en sus, un paradoxe amusant. Pour écrire un bon thriller, il est, de fait, nécessaire d’entrer dans la tête des personnages (sinon, le thriller en question risque d’être plutôt moyen). Or, je ne crois pas fréquent que les auteurs cautionnent (ou soutiennent) absolument tous les personnages indispensables à l’intrigue ! Tueur, tué, enquêtrice, voisin qui se tait derrière son « ce n’est pas mon problème », factrice qui a vu… Les points de vue doivent être divers et adaptés, ce qui sous-entend que l’auteur doit donc en changer, est obligé de comprendre (sans forcément excuser), de rendre lisible (sans rendre nécessairement acceptable). Et (si je ne me trompe) cette gymnastique implique que ledit auteur ait une certaine capacité à l’empathie, qu’il soit capable de s’identifier à ses personnages, d’être clairvoyant, d’avoir un poil de compassion, voire de sollicitude. Cela signifie ainsi que l’auteur est souvent celui qui sent « trop » bien là où ça peut faire mal… mais qui, au lieu de fuir, reste pourtant là avec son stylo et son calepin.

Certes, ce comportement n’est peut-être « pas tout à fait normal ». Néanmoins, ce « pas tout à fait normal » pouvant difficilement être considéré comme un diagnostic valable, mieux vaut en faire un facteur de réussite littéraire !

Verdict ?

Les auteurs de thrillers sont-ils des psychopathes refoulés ? Statistiquement en tout cas, rien ne permet de l’affirmer… et ce n’est sans doute pas plus mal car ce serait vexant pour les psychopathes véritables (qui n’ont certainement pas la patience de reprendre un chapitre quinze fois parce qu’un personnage refuse obstinément de boire le verre plein d’herbicide – qui, même bio, peut difficilement être considéré comme une vitamine). Non. Au final, les auteurs de thrillers sont plutôt des gens qui transforment en objets narratifs les questionnements, angoisses, curiosités et mauvaises pensées qui nous traversent à tous la tête. Ils ne commettent pas le crime, se contentent de mettre en scène une représentation. Et si cette capacité peut susciter des insomnies (chez les auteurs en question comme chez leurs lecteurs), elle n’en est pas pour autant passible de prison !

Reste, je m’en rends compte ici, une autre question légèrement plus… comment dire… poisseuse. Que faisons-nous des assassins qui ont écrit, des auteurs qui ont tué, voire des livres qui ressemblent parfois à des aveux ou à des répétitions générales ? Faut-il explorer ce terrain ? Peut-être un jour, peut-être demain. Ou après-demain. Selon la météo, selon mon envie. Dans l’intervalle, je me contenterai donc de persister (et de signer) : écrire un meurtre n’est pas le commettre… et heureusement. Sinon, étant donné l’état de mes brouillons, je serais déjà recherchée dans plusieurs pays !