Les amateurs de thrillers sont-ils des psychopathes refoulés ?

juin 28, 2026

C’est là que nous nous posons LA question : seriez-vous un psychopathe refoulé ? Une première annexe à cette question initiale s’impose immédiatement : est-ce que votre amour des crimes fictifs ne révèlerait pas une inavouable pulsion ? Et la seconde suit de près : votre bibliothèque ne devrait-elle pas être placée sous scellés… juste avant que votre historique d’achats soit transmis aux autorités compétentes ?

Eh bien, je crois être en mesure de nous/vous répondre : c’est plutôt improbable. Ou, pour être tout à fait précise, il ne semble exister (pour l’heure) aucune donnée scientifique sérieuse qui permette de diagnostiquer une personnalité psychopathique à partir d’une préférence marquée pour les thrillers. Et c’est heureux. Car sinon, il est vraisemblable que les bibliothèques municipales devraient être transformées en unités de haute sécurité.

Commençons par ne trucider aucun terme…

« Psychopathe refoulé »… admettons-le, ça sonne drôlement bien. Et vous devez être comme moi, à imaginer illico un individu très poli, qui nourrit consciencieusement ses poissons rouges (ou verts, ou bleus, à rayures, cela ne doit pas avoir une grande importance), trie ses déchets… et attend sans moufeter qu’une occasion se présente.

Pourtant, sur le plan scientifique, l’expression tient nettement moins la route. La psychopathie elle-même n’est pas (j’en ai été la première ébahie) une catégorie diagnostique autonome dans le DSM-5-TR, dernière révision du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders de l’Association américaine de psychiatrie. Au final, elle désigne plutôt, « seulement », un ensemble de traits pouvant inclure la froideur affective, le manque de remords, la manipulation, l’impulsivité, et certains comportements antisociaux. Or ces traits, s’ils existent sur un continuum, ne se détectent ni à la couleur d’une première de couverture… ni au nombre de cadavres rencontrés dans une PAL.

J’oserais ajouter une précaution. Il semble que les recherches contemporaines portent bien davantage sur les amateurs de films d’horreur ou de contenus effrayants… que sur les lectrices et lecteurs de thrillers psychologiques, absorbés sous une couette, avec un thé et un chat (le chocolat, la soupe de tomates et le déca sont globalement admis en de telles circonstances, même si, en revanche, la compagnie d’un hamster ou d’un berger allemand ouvre immédiatement la porte aux pires soupçons). Et quelle est la raison de cette différence faite entre les amateurs de Scream1, 2, 3, etc. et les bibliophages ? Eh bien, elle est toute simple : s’ils sont voisins, les mécanismes ne sont malgré tout pas identiques, puisque le film vous impose son rythme, son visage mutilé et son bruit de porte pile au moment où vous portez la tasse à votre bouche, alors que le bon vieux bouquin, lui, dans sa mansuétude, vous laisse encore fermer les yeux. Ou refermer le bouquin lui-même. En théorie.

Homo sapiens lector aime la peur… jusqu’à un certain point !

Mais alors… pourquoi diable rechercher une émotion que nous devrions, à l’inverse, éviter à tout prix ? Tout simplement parce que, vous l’avez constaté (surtout si vous lisez ces lignes), une peur fictive n’est pas une peur réelle. Et, tenez-vous bien, dans une étude menée auprès de 110 visiteurs d’une attraction horrifique, des chercheurs ont observé que le plaisir augmentait avec la peur jusqu’à un certain point, puis diminuait lorsque celle-ci devenait excessive. Autrement dit, le lecteur de thriller (et plus généralement, l’amateur d’émotions fortes) aime être effrayé, mais juste comme il faut. OK s’il s’agit de sentir une accélération cardiaque… plus du tout OK s’il faut rédiger sans attendre son testament.

Or le thriller fonctionne souvent sur ce principe. Il suspend, au-dessus de la tête du lecteur, une menace-épée-de-Damoclès, sans l’expulser pour autant de l’espace protégé de ses pages. Une personne est poursuivie, enfermée, trahie, enterrée vivante (Arghh !). Mais le lecteur, lui, pendant ce temps, ne bouge pas de son lit/fauteuil/transat. Il a la possibilité d’interrompre l’expérience. Et je mets un marque-page. Et j’allume toutes les lampes. Et je vérifie trois fois la porte d’entrée (en racontant ensuite que je ne faisais que chercher mes lunettes). En somme, la fiction lui permet de jouer avec le danger sans en payer le prix réel. Elle offre de la peur… sous contrôle. Même si ce contrôle reste souvent relatif, étant donné que nous savons tous ce que signifie le très célèbre « encore un chapitre et je dors ».

La curiosité morbide peut-elle devenir un projet professionnel ?

En toute franchise, je ne veux décourager personne… mais je ne le crois pas. Et je ne suis pas la seule à l’affirmer puisque, encore une fois, des chercheurs (une espèce décidément bizarroïde) se sont penchés sur ce que l’on dénomme « la curiosité morbide ».

Alors, Kesako ? Admettons que les deux termes accolés forment un ensemble peu flatteur. De but en blanc, on aurait tendance à dire qu’il s’agit d’une maladie contractée après avoir léché une pierre tombale (passe-temps encore plus bizarroïde que celui des chercheurs précédemment cités). Eh bien, détrompez-vous. L’expression désigne la tendance humaine (finalement assez ordinaire) qui consiste à rechercher des informations sur tout ce qui est danger, violence, mort… ou individus menaçants.

Et c’est via 4 études réunissant plus de 1 300 participants (quand même !) que le psychologue Coltan Scrivner a montré que cette curiosité pouvait être mesurée, et que ladite mesure prédisait l’envie d’examiner davantage des informations inquiétantes. L’ensemble servant à décrypter les motivations des énergumènes dangereux, les atteintes au corps… ou les menaces surnaturelles. En gros, exactement le genre de choses que l’on trouve dans un thriller.

Cela signifie-t-il pour autant que ceux qui désirent comprendre comment pense un meurtrier veulent lui ressembler ? Que nenni. Ce n’est pas parce que vous regardez un reportage sur les requins que vous avez un désir enfoui de dévorer un surfeur (ou alors, c’est extrêmement rare, et 1- j’espère que vous avez une grande fourchette 2- je ne meurs pas d’envie de poser ma serviette à côté de la vôtre à la plage).

Non, globalement, le lecteur lambda (vous et moi) cherche souvent à savoir. Pourquoi ce type ment-il ? La victime désignée va-t-elle s’en sortir ? Quels sont les indices que j’ai ratés ? Pourquoi l’héroïne descend-elle dans cette cave alors qu’une personne un tant soit peu raisonnable aurait déjà changé de continent ? Le thriller n’est pas qu’une simulation du danger. Il est aussi (même pour les nuls en maths) un problème à résoudre. Il donne à manger à sa curiosité, à son goût des hypothèses… et instille en lui cette conviction très personnelle qu’il aurait identifié le coupable cent pages avant la police ! Conviction qui résiste rarement à la révélation finale.

OK. Mais… et l’empathie, dans tout ça ? T’en fais quoi ?

Parce que, oui, si le lecteur de thriller se repaît autant, entre les pages, des aventures d’un cousin de Jack (l’éventreur, bien sûr) et, en conséquence directe, de celles de ses éventré(e)s, ne serait-ce pas qu’il manque un chouilla d’empathie (pour les éventré(e)s, pas pour Jack, faut pas pousser) ? Après tout, l’hypothèse paraît logique. Et même tellement logique qu’ils sont beaucoup à considérer le lecteur en question comme une personne moins sensible, moins compatissante… et donc, un poil suspecte.

Une suspicion qui, néanmoins, résiste mal aux données récentes. Car, tenez-vous bien, une fois de plus, les chercheurs ont frappé. En 2024, a été publiée une étude qui comparait goût pour l’horreur, empathie, compassion, froideur affective et comportement prosocial. Et la recherche a montré que l’appréciation des films d’horreur n’était en aucun cas associée à une empathie affective plus faible. À l’inverse, elle était même liée, dans l’une des études, à davantage d’empathie cognitive et à moins de froideur.

Faut-il en conclure que les amateurs de thrillers devraient tous faire reluire leur auréole en contemplant leur bibliothèque ? N’allons pas jusque-là. Il semble seulement que le plaisir des thrillers-fans ne repose pas sur une quelconque inaptitude à compatir. Et, si l’on y réfléchit bien, on peut même se dire que lorsqu’ils suivent une victime potentielle, lorsqu’ils comprennent sa peur, anticipent les intentions du gredin qui va lui sauter dessus ou entrent dans la tête d’un personnage ambigu, cela signifie qu’ils sont aptes à mobiliser leur capacité à adopter des points de vue différents. Et si vous avez suivi le raisonnement, cela veut aussi dire que si les thrillers-maniaques ne savourent pas nécessairement la souffrance, ils souffrent souvent avec le personnage… tout en exigeant de connaître la suite ! Ce qui donne un mélange de compassion mêlée de masochisme assez particulier, j’en conviens.

N’y aurait-il pas un petit grain d’arsenic dans cette démonstration ?

Bon. Je vais être honnête avec vous. Certaines études ont, malgré tout, effectivement relevé des associations entre des traits psychopathiques et l’intérêt pour des divertissements violents ou horrifiques. Cependant (pas davantage que dans l’histoire du Nobel et du chocolat – que je vous raconterai une autre fois -), une corrélation n’est pas un diagnostic. Et surtout, la psychopathie n’est pas un bloc unique et bien défini. Dans (encore) une étude portant sur 429 adultes, la « dominance sans peur » était plus que modérément associée à diverses préférences culturelles. Par contre, la froideur affective et l’impulsivité égocentrée l’étaient peu ou pas. Et une grande partie des associations observées s’expliquait mieux par des traits beaucoup plus ordinaires comme l’extraversion et l’ouverture à l’expérience.

Si je traduis en termes moins universitaires… cela veut tout bêtement dire que certaines personnes audacieuses, curieuses, peu craintives et ouvertes aux expériences nouvelles aiment davantage les contenus intenses. De nouveau, ne corrélons pas. Elles peuvent aussi aimer les conversations où jamais on ne parle météo (en ce moment, une utopie), les voyages, le hard-rock ou les sports à risque. Cela n’en fait pas pour autant des criminels en sommeil. Et, cerise sur le gâteau, même lorsqu’une différence moyenne existe entre deux groupes, elle ne permet pas de deviner la personnalité d’un individu. Mesurer la pointure moyenne des lecteurs de thrillers ne vous autoriserait pas davantage à arrêter quiconque chausse du 39 (ça ferait de toute manière exploser des prisons déjà surpeuplées).

Ne serait-ce pas, pourtant, une répétition générale du pire ?

Je ne peux toutefois vous cacher une autre hypothèse qui pointe ici son nez : celle selon laquelle les récits sombres serviraient de terrain d’entraînement émotionnel. Et il est vrai que, pendant la pandémie de Covid-19, une étude menée auprès de 310 personnes a observé que les amateurs de thrillers et, plus généralement, toutes celles et ceux ayant un penchant pour les histoires plus ou moins vaguement horrifiques semblaient présenter une meilleure résilience psychologique, voire, pour les personnes attirées par les récits de pandémie, d’apocalypse ou d’invasion, se disaient mieux préparées. Cela dit, avec raison, les auteurs de l’étude en question sont restés prudents. Ils avaient constaté une association… pas une preuve par A + B que regarder TWD et autres récits de zombies permet de traverser sereinement une crise sanitaire.  

Restons cependant un court instant sur cette idée. Nous ne pouvons nier le fait que la fiction nous confronte à l’incertitude, à la menace, à la perte de contrôle. Grâce à elle, nous « expérimentons » des situations, tout en sachant pertinemment qu’elles ne sont pas réelles. Grâce au « Qu’est-ce que je ferais si j’étais elle/lui ? », nous testons des réactions, imaginons des issues. Via le « Mais quelle andouille ! Moi, à sa place… », nous observons des erreurs. Puis nous refermons le livre et allons préparer une sauce bolognaise (désolée, mon ascendance italienne revient parfois de façon impromptue).

Donc, si le thriller nous enseigne que la porte de la cave ne doit JAMAIS être laissée ouverte, il ne nous apprend pas à tuer… dans le meilleur des cas.

Verdict ?

Il va vous plaire : les amateurs de thrillers ne sont pas, en règle générale, des psychopathes refoulés. Je ne m’avancerais pas sur le sujet des exceptions qui confirment la règle. Faites vous-même une étude spécifique sur le sujet si cela vous turlupine. En ce qui me concerne, je peux seulement vous rassurer : si vous lisez des thrillers, vous pouvez continuer. Vous êtes peut-être plus curieux de ce qui peut menacer, plus friands d’émotions fortes, mais contrôlées. Vous avez davantage envie d’examiner les comportements bizarres, les mensonges… et les failles humaines dans leur ensemble. Vous aimez l’incertitude, les énigmes, la tension et le « Ouf ! » de soulagement que l’on pousse lorsque le chaos se retire avec la marée. Ou lorsqu’il reste vingt pages et que vous comprenez que… « Et voilà ! J’avais tout deviné de travers ! »… l’auteur va renverser la table.

Ce n’est pas parce que vous « lisez des meurtres » que vous voulez en commettre. Ce n’est pas parce que ce type abominable qui vous a fait trembler jusqu’à présent vous intéresse que vous lui ressemblez. Ce n’est pas parce que vous allez vérifier qu’il n’y a personne derrière les rideaux une fois ce « fichu bouquin » refermé à deux heures du matin que vous avez des tendances à la psychopathie. C’est seulement la preuve que l’histoire a bien fait son travail.

Arrive alors une question que je ne pourrai esquiver. Car, finalement, le lecteur (pauvre innocent) ne fait qu’entrer dans un univers obscur, angoissant, qu’il veut découvrir. Le souci… c’est que cet univers a été construit, que quelqu’un y a placé des cadavres, en a refermé la porte, en a caché la clef. Et que ce quelqu’un aime cela.

Formulons donc les choses simplement : pourquoi diable écrire des thrillers ?

J’y reviendrai. Promis !