Pour rappel (des articles précédents), les amateurs de thrillers ne sont pas des psychopathes refoulés. Ils apprécient seulement de frissonner entre deux pages… avant d’aller vérifier que la porte d’entrée est bien bouclée à double tour. Et les auteurs de thrillers ne sont pas davantage des psychopathes en puissance. Ce n’est pas parce qu’ils imaginent de sanglantes intrigues qu’ils trucident autre chose que la pauvre araignée égarée dans un biotope autre que le sien. Sinon, il est certain qu’étant donné ce qui se trouvent dans mes divers brouillons, j’aurais déjà été rattrapée par Interpol… et je ne serais pas la seule.
Cependant, une question demeure, et pas des moindres… puisqu’elle concerne ces quelques meurtriers qui écrivent. Voire, ces écrivains qui tuent !
Révision indispensable : il ne faut pas confondre meurtrier, psychopathe… et romancier
Quelques petites redites à propos de la différence existante entre meurtriers et psychopathes. 1- Tous les psychopathes ne sont pas des meurtriers. 2- Tous les auteurs qui googlent (avec ou sans IA) « délai décomposition corps forêt humide » ne sont pas à signaler à la gendarmerie (même si, je vous l’accorde, sorti de son contexte, c’est susceptible de poser question). 3- La psychopathie n’est pas un diagnostic distribué comme une carte de fidélité dans un supermarché, puisqu’elle désigne (merci Wikipédia et consorts) un ensemble de traits (froideur affective, manipulation, faible aptitude au remords, comportements antisociaux) que les spécialistes évaluent dans des cadres précis (notamment médico-légaux). Autrement dit, le terme « psychopathe » n’est pas un synonyme chic-et-choc d’« assassin »… mais pas non plus un équivalent trash d’« auteur de polar ».
Cela n’empêche qu’il existe des cas où écriture et meurtre se retrouvent dans le même saladier. Et, comme souvent lorsque deux produits (vaguement) inflammables ne devraient pas se fréquenter, la situation devient vite compliquée à gérer.
Car il y a ce meurtrier qui se contente d’écrire…
Premier cas de figure donc : une personne tue, puis se met à écrire. Et là, pour le coup, il ne s’agit pas d’un petit mot pour demander au voisin de passer prendre le courrier, mais… soit carrément d’une autobiographie, soit d’un texte présenté comme de l’autofiction, soit d’un mélange si douteux que même un libraire massivement shooté hésiterait entre « roman noir » et « aveu déguisé ». Vous ne me croyez pas ? Attendez un peu.
Tout d’abord, voici Gerard John Schaefer, un ancien policier américain condamné pour meurtre (et suspecté de nombreux autres) et qui a écrit avant et pendant sa détention. L’ensemble des textes (réunis sous le titre Killer Fiction) est ensuite présenté comme une sélection de récits, fantasmes et autres poèmes… lesquels poèmes et autres fictions collant néanmoins plus que légèrement au meurtre, fantasme de meurtre et mise en scène de soi.
Un second exemple ? Voilà Jack Unterweger qui, lui, pousse encore plus loin le bouchon. Condamné pour meurtre en Autriche, il écrit en prison, devient une figure littéraire (a priori) réhabilitée, publie, fréquente les intellectuels, sort… puis, en 1994, est condamné pour neuf autres meurtres, avant de se suicider la nuit du verdict. Dans ce cas, l’écriture précède la légende, puisqu’elle participe à la fabrication d’un personnage public « acceptable »… ce qui est tout de même drôlement pratique lorsque le personnage privé reste peu fréquentable.
… et puis cet écrivain qui, le pauvre, est rattrapé par le réel
Deuxième cas de figure : une personne écrit (avec talent ou pas, peu importe), puis assassine (ici, un certain « savoir-faire » passera sans doute plus difficilement pour du talent). Ou alors, la personne en question tue d’abord, écrit ensuite… et l’on découvre plus tard que la frontière entre les deux était loin d’être une frontière infranchissable. Et là, chose étonnante, il y a davantage de postulants.
Le premier d’entre eux est Krystian Bala, un écrivain polonais qui publie Amok, peu de temps avant que des enquêteurs y trouvent des similitudes troublantes avec le meurtre de Dariusz Janiszewski, commis quelques années plus tôt. Au final, Bala sera condamné à vingt-cinq ans de prison. Et si le cas fascine, c’est précisément parce qu’il mélange des éléments qui, en temps ordinaires, se trouvent dans des catégories différentes, à savoir l’auteur, le narrateur, le personnage, le réel, la fiction… pour aboutir à ce moment gênant autant qu’inquiétant où un roman commence à ressembler franchement à une pièce à conviction.
À des milliers de kilomètres de là, en Chine, après un quadruple assassinat longtemps non élucidé, l’auteur Liu Yongbiao évoque le fait que l’un de ses prochains ouvrages mettra en scène une autrice commettant une série de meurtres jamais résolus. L’inconvénient (pour lui) étant qu’il finira par être confondu, arrêté, puis condamné pour ces meurtres qu’il a commis en fait plus de vingt ans auparavant. Tout vient à point à qui sait attendre.
Passons maintenant au continent nord-américain, toujours fournisseur de records multiples et variés. Pour le coup, en 2022, c’est une romancière, Nancy Crampton Brophy, qui est condamnée pour le meurtre de son mari… juste avant que l’on s’aperçoive qu’elle venait d’écrire un essai digne des meilleurs manuels de travaux pratiques : How to Murder Your Husband.
Un petit dernier pour la route ? Cette fois, c’est aux Pays-Bas qu’entre moulins et mimolette, Richard Klinkhamer, écrivain de son état, propose un manuscrit décrivant les multiples manières dont il aurait pu tuer sa bien-aimée, par ailleurs bizarrement disparue. Ce n’est que des années plus tard que le corps de ladite bien-aimée est retrouvé, sous leur ancienne maison… peu de temps avant que Richard ne passe aux aveux.
Alors… le roman est-il une zone de contact entre le fantasme et le passage à l’acte ?
Pour ma part, j’avoue trouver ces cas grotesques autant que glaçants. En aucun cas, ils ne prouvent que les écrivains de thriller sont des meurtriers en cours de formation, seulement que l’écriture peut devenir un masque, un indice, un aveu, un autoportrait bidouillé, et que certains criminels veulent (allez savoir pourquoi) utiliser la littérature comme un écran de fumée et/ou un instrument d’autopromotion… pour des romans qui représentent alors d’étranges zones de contact entre le fantasme et le passage à l’acte.
À ce propos, une autrice que vous connaissez sûrement en donne une version quasi inverse. Il s’agit d’Anne Perry, qui, condamnée à l’adolescence pour un meurtre commis en Nouvelle-Zélande sous son nom de naissance, devient par la suite une incroyable romancière, spécialisée dans le policier historique. Mais là encore, l’affaire ne transforme pas ses lectrices et lecteurs en complices… ni ses histoires en récidives de papier.
Ou le réel se contente-t-il de surgir sans crier gare dans la fiction ?
Quelques meurtriers ont écrit, quelques écrivains ont tué, quelques textes sentent l’aveu déguisé. Et il doit arriver que certains romans donnent envie aux enquêteurs de lire avec une paire de gants et un pulvérisateur de luminol. Néanmoins, si ces écrivains-tueurs ne transforment pas pour autant la littérature noire en antichambre de la prison, si la fiction explore en général le crime sans le faire très concrètement survenir… peut-être ne devrions-nous pas malgré tout oublier que le réel peut, sans crier gare, surgir dans la fiction.
