Pourquoi croit-on reconnaître quelqu’un dans un roman ?

juillet 19, 2026

Les gens que l'on croit reconnaître dans les romans existent-ils vraiment ? A l"inverse... et si l'on croisait dans la rue ceux que l'on ne pense fictifs ? Mécanique de la construction des personnages.

Le labo à romans – Chronique 1

Cet article appartient à une série consacrée à la naissance des romans

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Lorsque ma belle-mère a lu mon premier roman, elle m’a annoncé qu’elle s’y était reconnue. Étant donné que l’intrigue dudit roman est basée sur un animal bien plus ancien que les premiers dinosaures, j’ai été illico envahie par une certaine inquiétude. Avais-je, inconsciemment, commis une énorme bourde ? Non, c’était impossible ! Et puis, en y regardant de plus près, j’ai réalisé qu’elle avait en partie raison. Explications.

Lorsque ma belle-mère a eu terminé de lire Requiem pour un poisson, elle m’a annoncé, ravie, qu’elle s’était reconnue dans le roman. Mieux encore, autour d’elle, les amis et la famille l’avaient reconnue ! Et si je ne me souviens plus de ses mots exacts, je n’ai en revanche pas oublié à quel point elle ne semblait ni inquiète ni contrariée à l’idée que je l’aie observée, puis transportée dans un livre à son insu, mais, au contraire, heureuse (peut-être même un peu fière ?) d’être ainsi entrée en littérature.

Le problème… c’est que je ne l’y avais pas mise. Du moins, pas à ma connaissance.

Le personnage qui n’était pas elle – Le détail qui fait une ressemblance

Dans Requiem pour un poisson, Marie, l’un des personnages principaux (en sus du poisson, évidemment), est enceinte. Elle vit avec Victor. Les parents de celui-ci apparaissent à plusieurs reprises dans le roman.

La mère de Victor n’est pas ma belle-mère. Elle n’a ni son histoire, ni sa personnalité, ni sa vie. Je ne m’étais pas assise devant une feuille en me demandant comment transformer ma belle-mère en personnage. Je n’avais pas pris la moindre note à son sujet. Je n’avais pas décidé de la dissimuler sous un autre prénom.

Et pourtant, à y mieux regarder, quelques indices pouvaient conduire jusqu’à elle.

Marie était enceinte. Or j’avais moi-même écrit la majeure partie du roman pendant ma grossesse. Par-dessus le marché, Victor rappelait physiquement mon conjoint. Ses parents pouvaient, par certains aspects, évoquer mes beaux-parents. Et surtout, il y avait les vacances aux sports d’hiver… qu’évoquait le col des Saisies !

Cet endroit, mes beaux-parents s’y rendaient une fois par an. Ils y étaient la plupart du temps accompagnés de membres de la famille ou d’amis. Ils en parlaient longtemps avant, échafaudant des projets, longtemps après, racontant leurs mésaventures. Sans jamais y avoir mis moi-même les pieds, j’avais l’impression de connaître le site. Mais surtout, j’en avais conservé le nom en mémoire. Sans doute sans même y penser, je l’avais offert à la mère de Victor.

Le col des Saisies ne représentait qu’un détail, quasi infime. Mais un détail précis.

Ma belle-mère n’était donc pas entrée tout entière dans le roman. Elle y avait en revanche glissé un ski ! Et lorsqu’elle avait lu ledit roman, elle avait immédiatement détecté les indices qui se répondaient. Une jeune femme enceinte qui ressemblait un peu (au moins par son ventre) à sa belle-fille. Un mari qui évoquait son fils. Des beaux-parents qui pouvaient rappeler son propre couple. Et le col des Saisies.

Le cerveau avait relié les points. Et il avait conclu… C’est elle.

De son point de vue, cela ne faisait aucun doute. Et la famille comme les amis, disposant des mêmes indices, avaient effectué le même assemblage.

En conséquence de quoi, si moi, je ne voyais que des fragments venus de plusieurs endroits, eux voyaient une personne !

Marie est arrivée bien après le poisson – Les fragments qui font un personnage

Pour comprendre ce curieux malentendu, il faut revenir à la naissance du roman.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, Requiem pour un poisson n’a pas commencé avec Marie. Il a commencé avec un poisson.

Le cœlacanthe occupait alors une partie de ma vie depuis près de dix ans. Je lui avais consacré un très long travail universitaire. J’avais lu moult articles scientifiques, accumulé des cartons entiers de documents, reconstitué le moindre épisode de son histoire et rencontré bon nombre des chercheurs qui se penchaient sur son cas… parmi lesquels ceux qui l’avaient observé vivant dans les profondeurs des eaux comoriennes.

Bien avant que le roman existe, il y avait donc cette masse de recherches. Un poisson « à pattes » que la science occidentale avait longtemps considéré comme étant le très lointain ancêtre de l’espèce humaine… ancêtre fantasmé qu’elle avait cru disparu depuis des dizaines de millions d’années. Puis, il y avait eu une découverte retentissante. Des expéditions. Des chercheurs. Des pêcheurs. Des rivalités scientifiques. Des enjeux politiques, sociaux, économiques. Des décennies d’histoire humaine enroulées autour d’un animal qui, lui, semblait avoir traversé le temps, être revenu rencontrer ses descendants.

Néanmoins, si tout cela constituait un monde, ce n’était pas encore un roman. Car il fallait que quelqu’un entre dans ce monde, le fasse vivre.

À cette époque, j’étais enceinte. Une amie vivait, de son côté, une grossesse difficile, qui l’obligeait à rester allongée toute la journée. Il y avait donc autour de moi… et en moi… des attentes, des inquiétudes, des transformations du corps, une nouvelle perception du temps. Il y avait ce mélange étrange de puissance et de fragilité que peut provoquer une grossesse.

C’est ainsi que, peu à peu, Marie est apparue. Elle n’était pas moi. Elle n’était pas davantage mon amie.

Elle avait seulement emprunté à l’une un état physique, à l’autre certaines inquiétudes. Elle avait été nourrie de souvenirs, d’émotions, de choses entendues ou observées. Puis elle avait commencé à réagir selon sa propre logique, à prendre sa place dans l’histoire, à devenir autre chose que la simple somme de ses origines.

Victor s’était formé de la même manière. Sa silhouette pouvait rappeler celle de mon conjoint. Mais il n’était pas mon conjoint. De la même manière, ses parents avaient recueilli quelques éléments familiers. Mais ils n’étaient pas non plus mes beaux-parents.

Ainsi, je n’avais copié personne. J’avais « seulement » transformé beaucoup de choses. Tout cela au terme d’un processus qui ne relevait en rien d’une recette consciente, puisque je ne m’étais pas dit « Allez ! Prends un morceau de cette personne, deux fragments de celle-ci, ajoute une grossesse, un mari, le col des Saisies… et touille longtemps, à feu doux de préférence ! »

En effet, en ce qui me concerne, l’écriture est loin de procéder avec autant de discipline, car elle conserve, elle déplace, elle inverse, elle associe… et elle oublie parfois d’où venait ce qu’elle a gardé !

Tout cela fait qu’après un certain temps, les fragments cessent d’appartenir aux personnes chez lesquelles ils ont été prélevés. Ils se mettent seulement (et en une relative exclusivité donc) à appartenir au personnage.

Le lecteur relie les points – La personne que l’on croit reconnaître

Bien entendu, lorsqu’un roman paraît, le lecteur ne connaît pas ce cheminement. Lui (le lecteur) rencontre une femme enceinte, son mari, ses beaux-parents. Il voit leurs gestes, entend leurs voix.

S’il connaît l’auteure, il dispose parfois en plus de quelques informations extérieures au livre. Il peut savoir qu’elle était enceinte lorsqu’elle écrivait. Il peut connaître son conjoint. Il a peut-être déjà rencontré sa famille. Dans ce cas, il lit autrement.

À l’inverse, celui qui ne m’avait jamais vue n’aurait eu aucune raison d’associer Marie à ma grossesse. Il n’aurait pas comparé Victor à mon conjoint. Les vacances de mes beaux-parents au col des Saisies ne lui auraient rappelé personne.

Ma belle-mère, elle, possédait toutes les pièces. Et elle les a assemblées.

C’est sans doute ce qui se produit chaque fois qu’un lecteur affirme avoir reconnu quelqu’un dans un roman. Il ne retrouve pas nécessairement une personne complète. Il reconnaît une expression, un métier, une silhouette, une façon de rire, une peur, une maison, un geste de la main. Ensuite, sa mémoire fait le reste.

En conséquence… les lecteurs cherchent des personnes. Les romanciers, eux, récoltent des fragments. Et cela ne rend pas les personnages moins vrais. Peut-être même est-ce le contraire.

Car si un personnage n’a jamais existé, les éléments dont il est fait ont souvent existé. Une démarche a traversé une rue. Une voix a prononcé une phrase. Une main a tourné une clef dans une serrure. Des beaux-parents ont eu coutume d’aller skier au col des Saisies.

Ainsi, le vrai n’a pas besoin d’être majoritaire. Il lui suffit parfois d’être précis. Quelques lignes totalement inventées peuvent rester floues dans l’esprit du lecteur. Un seul détail authentique, lui, s’y plante immédiatement et vigoureusement. Il donne du poids à tout ce qui l’entoure. Le personnage paraît alors cohérent, vivant, familier. En bref, il est tout ce qu’il y a de plus faux du point de vue de l’état civil… mais sa présence le rend totalement et indubitablement vrai !

Puis une lettre est arrivée – Quand des fragments mènent à la source

Quelques mois après la publication de Requiem pour un poisson, j’ai reçu une lettre. Elle venait de la fille d’un scientifique qui avait réellement participé aux recherches sur le cœlacanthe aux Comores dans les années 1950.

Dans le roman, j’avais changé le nom et les caractéristiques apparentes de cet homme. De cette façon, j’avais pensé avoir créé une distance suffisante entre la personne réelle et le personnage. Malgré cela, certains éléments étaient restés suffisamment proches pour que sa fille puisse remonter le fil. Jusqu’à lui.

Je ne me souviens plus aujourd’hui du contenu précis de cette lettre. En revanche, je me souviens qu’elle a été un choc. Et qu’elle m’a fait comprendre certaines choses.

Avec ma belle-mère, quelques détails réels avaient permis de reconstituer une personne qui n’était pas dans le livre. Avec cette lettre, c’était l’inverse… un personnage transformé ramenait malgré tout à quelqu’un qui avait existé !

Dans un cas, le lecteur complétait les fragments avec ses propres souvenirs. Dans l’autre, il remontait les fragments jusqu’à leur origine. Le mécanisme était presque le même. Seul le résultat changeait. Mais c’était d’importance.

Cette lettre a définitivement modifié ma façon de considérer la frontière entre réalité et fiction. J’avais naïvement cru qu’un changement de nom, associé au travail de transformation romanesque, suffisait à rendre cette frontière nette. Elle ne l’était pas. Et il est probable qu’elle ne l’est jamais tout à fait.

Un auteur peut savoir qu’il n’a copié personne… et découvrir malgré tout qu’un lecteur a reconnu quelqu’un. Il peut penser s’être éloigné d’une personne réelle… et constater qu’un détail a continué de désigner ladite personne. L’auteur maîtrise l’écriture du personnage. Mais il n’a aucune prise sur les souvenirs que chaque lecteur apportera au livre.

C’est sans doute pour cela que je ne sais jamais très bien quoi répondre lorsqu’on me demande si l’un de mes personnages existe vraiment. « Oui, sans doute… Mais pas comme on l’imagine. » Ce personnage existe dans une foultitude de personnes, de souvenirs, de sensations et d’observations. Il contient peut-être la silhouette de l’un, la voix d’une autre, la colère d’un troisième. Il possède une peur qui m’appartient, une manie aperçue chez une inconnue, un geste conservé pendant des années sans que je sache pourquoi. Puis un jour, tous ces éléments se rejoignent. Et quelqu’un qui n’a jamais vécu se met pourtant à vivre.

Ma belle-mère n’était pas dans Requiem pour un poisson. Le lieu de ses vacances d’hiver, lui, y était. Aux yeux de son entourage, cela avait suffi pour qu’elle entre tout entière dans le roman.