Le labo à romans – Chronique 2
Cet article appartient à une série consacrée à la naissance des romans
Les stilettos rouges
Il y a environ quinze ans, je traversais dans Soho. J’étais à Londres pour raison professionnelle. Je ne me souviens plus de ce qui m’avait conduite dans cette rue-là, à ce moment précis. Il y avait énormément de monde. De la musique. Du soleil. Des couleurs partout. Une foule joyeuse, bigarrée, multiculturelle, dans laquelle chacun semblait suivre sa propre trajectoire.
Et puis je me suis retrouvée derrière une jeune femme. Je ne distinguais pas son visage. Je ne voyais que ses longs cheveux noirs, qui battaient dans son dos au rythme de ses pas. Et ses chaussures.
Des stilettos rouges. Des talons si hauts, si fins, que j’aurais été personnellement incapable de faire trois mètres avec sans me briser une cheville. Elle, pourtant, fendait la foule à vive allure. Et elle ne marchait pas seulement vite. Elle marchait comme si rien ne pouvait la détourner de sa route. Comme si elle savait exactement où elle allait et n’envisageait pas une seconde que quelqu’un puisse l’empêcher d’y parvenir. Ses talons frappaient le trottoir. Ses cheveux noirs oscillaient dans son dos. Toute sa personne semblait dire qu’elle allait mordre la vie à pleines dents. Et gare à qui oserait lui faire obstacle !
Dans le flux des passants, je suis restée derrière elle deux ou trois minutes. Pas davantage. Puis la foule l’a absorbée. Je ne l’ai jamais revue.
Une inconnue entre dans un roman
À cette époque, je travaillais sur Web Mortem. Et, rétrospectivement, je suis à peu près certaine que quelque chose de cette femme est entré dans le roman. Pas elle tout entière, bien sûr. Peut-être sa démarche. Peut-être la façon dont ses cheveux accompagnaient ses mouvements. Peut-être, surtout, cette détermination que je lui avais prêtée sans même avoir aperçu son visage.
Bien plus tard, quelque chose d’elle est probablement revenu dans L’Équation du chat, dont le personnage central est le même que dans Web Mortem. Et sans doute, sous une autre forme encore, dans Je suis un monstre !
Je dis « probablement » et « sans doute » parce que je serais aujourd’hui incapable de désigner précisément les passages concernés. C’est quasi paradoxal ! Aujourd’hui encore, je me souviens très bien de la femme réelle. Rien qu’en écrivant ceci, je revois la rue, la lumière, la foule, les cheveux noirs et les talons rouges sur le trottoir éclaboussé de soleil. Mais je ne sais plus exactement ce que mes romans ont fait d’elle. Ils l’ont absorbée !
Étrange mécanisme que celui-là. Le souvenir fondateur de plusieurs des protagonistes de mes histoires est resté très vivant. Pourtant, une fois prélevé, transformé et intégré à un personnage, le fragment s’est détaché de son origine. Il est devenu autre chose. Il a pu resurgir ailleurs, des années plus tard, sans que je me dise consciemment « Tiens, je vais reprendre la femme de Soho ! ».
Est-ce parce que ma mémoire présente le même bazar que mon bureau ? Nulle part, un classeur dans lequel chaque personne occuperait un dossier soigneusement étiqueté… Juste un réservoir dans lequel des gestes, des voix, des regards, des contradictions, des peurs et des impressions restent en suspens. Certains disparaissant presque immédiatement. D’autres demeurant pendant des années. Jusqu’au jour où un personnage a besoin de quelque chose. Alors, un détail remonte. Pas forcément la personne. Seulement le détail !
Le romancier photographie-t-il ?
Je ne généraliserai évidemment pas. En revanche, je prends conscience de ne pas du tout (mais alors pas du tout) fonctionner comme cela. Et c’est peut-être là que naît, d’ailleurs, le malentendu.
Lorsqu’un lecteur reconnaît une personne dans un roman, il imagine volontiers que l’auteur l’a observée, puis copiée. Comme s’il avait pris une photographie mentale avant de modifier le nom, la profession ou la couleur des cheveux.
Pour ma part, absolument pas. Je ne « photographie » pas les gens. Je ramasse. Je collecte. Une façon de serrer les lèvres. Une main qui hésite avant de se poser sur une poignée de porte. Une voix trop forte. Une silhouette vue de dos. Une manière de rire lorsqu’on est mal à l’aise. Une peur. Un enthousiasme. Une contradiction.
Et parfois, je ne sais même pas que je les conserve ! Car je ne prends pas forcément de notes. Ou plutôt, les notes que je prends sont très rarement utilisées en tant que telles. Je ne me dis pas qu’un geste précis servira un jour. Je ne connais pas la destination du fragment au moment où il entre dans ma mémoire. Simplement, il reste là. Puis il se déplace.
La voix de l’un peut rejoindre les mains d’une autre. La timidité de quelqu’un que j’ai connu autrefois peut se mêler aux convictions d’une personne rencontrée beaucoup plus tard. Une émotion qui m’appartient peut se glisser dans un corps et une histoire entièrement imaginaires. À la fin, personne ne peut réellement se reconnaître. Ou plutôt, tout le monde peut reconnaître quelque chose.
C’était déjà le mécanisme décrit dans le premier article de cette série. Ma belle-mère n’était pas dans Requiem pour un poisson. Quelques éléments familiers avaient pourtant suffi pour qu’elle se reconnaisse, et pour que son entourage la reconnaisse à son tour.
Le lecteur relie les points. Points que l’auteur a piochés dans de multiples endroits.
Lise n’était pas Wendy
Lorsque j’en suis arrivée à ce stade de l’article, je me suis demandée : « Tout ça, c’est bien beau… Mais, du coup, tu n’es plus capable, pour aucun de tes personnages fictifs, de dire qui a prêté un fragment réel d’elle-même, de lui-même ? C’est honteux ! Tu empruntes allègrement des parcelles d’humanité à des vivants… sans te souvenir le moins du monde de qui a fourni cette matière première ! » Eh bien si. Malgré tout, il arrive que je me souvienne. Et là, je vais vous parler de Liz.
Liz est l’une des principales héroïnes de Noir Austral. Celles et ceux qui ont lu ce roman feront immédiatement le rapprochement. Pour les autres, je vais tenter de ne pas « spoiler » quoi que ce soit.
En Liz, il y avait, à l’origine, Wendy. Wendy était l’amie d’une amie australienne. Elle vivait à Sydney et travaillait pour les services chargés de l’immigration en Nouvelle-Galles du Sud. Elle était un peu plus âgée que Liz ne l’était dans le roman. Mais comme elle, elle était célibataire, assez solitaire et, surtout, en proie au même conflit intérieur que Liz. Et la raison en était simple : Wendy participait, elle-aussi, à l’examen de demandes d’asile. Elle aussi avait entendu des récits terribles. Elle aussi avait rencontré des personnes qui avaient fui leur pays après des violences, des persécutions ou des situations impossibles. Et, tout comme Liz, Wendy n’en pouvait plus de la manière dont son travail l’amenait parfois à traiter ces demandeurs d’asile. Tout comme Liz, même si elle était obligée de suivre des procédures, d’obéir à des contraintes administratives et politiques, Wendy se sentait personnellement responsable de ce qui se passait devant elle. Wendy se demandait si elle devait démissionner.
Vous l’avez compris : le tiraillement qui habitait la Wendy réelle a habité la Liz fictive. Et comme, en parallèle, Wendy m’avait dit à quel point elle aurait aimé découvrir la France, peut-être même partir, un jour, à la recherche de certains de ses ancêtres qu’elle croyait français, la Liz de Noir austral a, elle, sauté le pas en démissionnant et en partant « pour de vrai », dans la fiction, en quête de ses racines françaises.
C’est ensuite que tout s’est mélangé. Dans le roman, Liz s’installe à Grignan. Wendy n’y avait jamais mis les pieds. Celle qui y est allée à plusieurs reprises, c’est moi. Quelques années après avoir rencontré Wendy, j’ai parcouru les rues qui ont été balayées par les jupons de Madame de Sévigné, j’ai observé les maisons, rencontré des habitants. J’ai vu le bâtiment que Lise allait, dans le roman, rénover. J’ai contourné la mare dans laquelle elle repêche un cadavre (toujours dans le roman, bien sûr).
Quant au reste… Le rapport de Liz à l’exil et aux réfugiés ? Il doit, certes, beaucoup à ce que Wendy m’avait raconté. Mais pas seulement. J’y ai vraisemblablement mis aussi beaucoup des émotions que j’ai ressentie, enfant, lorsque ma mère, elle-même immigrée en France, m’avait raconté le rejet qu’elle avait subi en arrivant. La timidité de Liz, sa circonspection, certaines de ses hésitations ? Elles sont arrivées en droite ligne de l’adolescente que j’ai été. La façon qu’a Liz de s’implanter, en tant qu’adulte, à Grignan ? Elle vient en partie d’une amie néerlandaise venue vivre en France. Et ce ne sont que quelques-uns des multiples éléments que j’ai empruntés à de multiples personnes… dont ma mémoire a, je l’avoue, totalement occulté la contribution !
Alors, qui est Liz ? Wendy ? Mon amie néerlandaise ? Ma mère ? Moi ? Aucune de nous. Liz est une mosaïque dont les pièces ont perdu leurs bordures en s’assemblant. Wendy a fourni un métier, un dilemme moral et peut-être le début d’un désir de France. D’autres ont apporté un lieu, une histoire familiale, une manière de réagir, un sentiment de déracinement ou une timidité ancienne.
Puis Lise a commencé à vivre.
Les fragments ne s’additionnent pas
Cette dernière étape est difficile à expliquer. On pourrait imaginer la création d’un personnage comme une opération assez méthodique : une part de Wendy, une part de mon amie irlandaise, un souvenir de ma mère, un fragment de moi-même, quelques rues de Grignan… et le tour est joué.
Pour ma part, cela ne se passe jamais ainsi. Je ne prépare pas une liste d’ingrédients. Les fragments ne se contentent pas de s’additionner. Ils se modifient les uns les autres. Une émotion placée dans un autre corps ne reste pas la même émotion. Une façon de parler attribuée à un personnage qui possède une autre histoire change de sens. Une peur peut produire du courage. Une timidité peut devenir méfiance. Un geste qui paraissait anodin chez une personne réelle peut devenir menaçant dans un roman.
C’est pour cela qu’un personnage n’est pas la somme de ses sources. Il naît de leurs transformations. À un moment, ce qui venait de plusieurs personnes cesse de leur appartenir. Et le personnage commence à agir selon sa propre logique.
L’esprit qui saute les barreaux de l’échelle
Il y a longtemps, mon directeur de recherche évoquait souvent ma tendance aux « corrélations incongrues ». En cela, il voulait caractériser la façon que j’avais d’aborder des sujets en l’entraînant vers des horizons qu’il n’aurait jamais envisagé de relier entre eux. Pendant des années, je me suis demandé ce qui était à l’origine de cette bizarrerie.
Aujourd’hui, j’ai compris. Pour bon nombre d’entre nous, le cerveau passe très vite d’une idée à une autre. Il part d’un point A, traverse probablement B, C et D, puis arrive en E sans que l’on ait conscience des étapes intermédiaires. La corrélation existe pourtant. Mais elle est simplement trop rapide pour que l’on réalise qu’elle se construit. Et c’est de cette manière que le simple fait de penser « petit » peut amener, sans en avoir conscience, à « garçon », puis à « café » et, à vitesse grand V, à « noir », « nuit », « glaciale », « fluide », « style »… et, sans que je l’ai prémédité, j’en reviens aux stilettos rouges d’une inconnue aperçue à Soho !
Avons-nous trop joué, autrefois, à ce jeu verbal que vous connaissez sûrement. Mais si ! Rappelez-vous. Vous enchaîniez des termes sans se préoccuper du sens, seulement en ayant l’obligation de reprendre, dans le mot qui suit, le final du mot précédent… Et cela donnait par exemple « cheval de course – course à pieds – pieds d’cochon – cochon d’lait », etc. ! Eh bien, aujourd’hui, vous êtes comme moi : vous en payez le prix, puisque c’est votre cerveau qui grimpe sur l’échelle des idées en sautant tellement vite certains des barreaux que vous êtes incapables de savoir comment diable vous en êtes arrivé là !
Donc… je suis loin d’être la seule dans cette situation (et, au final, cela me console). Néanmoins, je réalise aussi qu’avec les personnages de mes romans, le phénomène est encore plus complexe, puisqu’il ne concerne plus seulement des mots, mais des situations, des émotions, des souvenirs, des thèmes, des visages et des questions restées sans réponse. Du genre…
Une femme marche dans Soho. Des années plus tard, un personnage prend une décision. Et, entre les deux, je ne sais pas toujours retracer le chemin !
Le jour où Tom a pris le crayon
Bon. Tout cela, c’est bien beau. Mais reste un problème dont je ne peux pas ne pas vous parler. C’est celui de ces personnages qui finissent par échapper, au moins en partie, à ce que j’avais prévu pour eux !
Globalement, tous m’ont fait plus ou moins le coup. Malgré tout, je l’avoue, aucun d’entre eux ne m’a autant menée par le bout du nez que Tom, le petit garçon de Je suis un monstre. Je ne sais si vous avez lu ce roman. Alors, en bref. Tom raconte lui-même son histoire. Il a presque sept ans. Il écrit pour remettre ses idées dans l’ordre. Il regarde les adultes avec sa logique particulière, ses mots, ses erreurs, ses raisonnements parfois drôles, parfois terribles.. si terribles que je me demande aujourd’hui jusqu’à quel point Tom m’a manipulée.
Voyez-vous… lorsque j’écris, je travaille encore souvent à la main. Je rédige, je rature et re-rature, puis je révise encore en dactylographiant. Et rebelote. Certaines scènes sont reprises un nombre incalculable de fois. Et cela a été le cas avec Tom. Sauf…
Cette histoire de chihuahuas dans l’ascenseur. Je n’en raconterai pas le contenu ici. Ceux qui ont déjà lu le roman comprendront. Les autres la découvriront peut-être un jour. Toujours est-il que je n’avais pas prévu que les évènements prennent cette tournure. En aucun cas, je vous le promets, je n’avais décidé que Tom agirait ainsi. À aucun moment, je n’avais pas préparé cette succession de péripéties. Je n’avais même pas envisagé la scène avant de commencer à l’écrire.
Et pourtant, mon stylo s’est mis à courir sur le papier. Je n’avais presque plus l’impression de construire. J’essayais simplement de suivre le mouvement. Tom imposait sa manière de penser, ses conclusions, son rythme. Ce qui arrivait était cohérent avec lui, au point que toute autre réaction aurait semblé fausse.
La scène m’a mise tout d’abord mal à l’aise. Néanmoins, lorsqu’elle a été terminée, j’ai ri. Ce qui, compte tenu de ce qui venait de se passer (fictivement), était abominable, j’en conviens.
Puis je me suis relue. Et là, j’ai éprouvé une véritable stupeur. Non parce que la scène venait de nulle part, mais parce qu’elle ne pouvait venir que de Tom. Car à ce moment-là, il n’était plus un assemblage. Il n’était plus constitué de fragments prélevés ici ou là, de voix entendues, de souvenirs d’enfance, d’observations ou d’émotions. Ce petit brigand était devenu celui qui décidait de l’usage qu’il ferait de tout cela !
Personne n’a jamais existé ainsi
Alors, d’où viennent vraiment les personnages ?
De partout. D’une femme inconnue qui marche dans Soho. D’une Australienne en conflit avec son travail. D’une amie qui a changé de pays. D’une mère autrefois immigrée. D’une adolescente timide. D’un village traversé pendant des vacances. D’une émotion que l’auteur croyait avoir oubliée. D’un mot qui en appelle un autre, puis un autre encore, jusqu’à faire surgir une image sans rapport apparent avec le point de départ.
Mais, surtout, les personnages viennent de la transformation de tout cela. On peut parfois retrouver une voix, une démarche, une profession ou un souvenir. On peut identifier quelques morceaux de la mosaïque. On ne retrouve jamais la personne entière.
La femme de Soho existe encore dans ma mémoire. Ses stilettos frappent toujours le trottoir londonien. Ses cheveux noirs battent toujours dans son dos. Elle fend toujours la foule sans se retourner. Pourtant, aucun de mes personnages n’est cette femme. Certains ont seulement reçu quelque chose d’elle. Une énergie. Une direction. Une manière d’avancer comme si le monde devait s’écarter.
Puis ils ont poursuivi seuls leur chemin.
