L’enfant qui tue ses bourreaux adultes… sans blague ?

juin 11, 2026

Pourquoi le petit Tom de Je suis un monstre n’a jamais été destiné à être crédible. Contrairement aux adultes qui l’entourent.

À celles qui m’ont écrit après Tom, et dont certains messages m’accompagnent encore.

Ce matin, en entendant un flash info, j’ai de nouveau pensé à ces enfants que l’on n’écoute pas. À ce qui se passe dans les cuisines, les salons, les couloirs d’école, les repas de famille, les bureaux de professionnels débordés, les commissariats, les tribunaux. À ce qui se tient dans les « Enfin, quand même ! » et les « On ne va pas détruire une famille pour ça ! » qui font, depuis toujours ou presque, le procès permanent des récits des enfants.

J’ai pensé aux affaires dont on parle. Aux enfants maltraités, agressés, assassinés, et aux adultes qui, après coup, découvrent parfois avec stupeur ce qu’ils auraient dû entendre avant.

J’ai pensé aux messages reçus depuis la parution de Je suis un monstre. Des messages de lectrices, surtout. Beaucoup me disaient avoir ri, puis avoir été émues aux larmes par l’histoire de Tom. Beaucoup, aussi, me disaient avoir reconnu quelque chose. Pas Tom, bien sûr. Pas l’enfant meurtrier, impossible, que la fiction invente pour déplacer le réel d’un cran. Mais les adultes autour de lui. Ceux qui abîment. Ceux qui préfèrent ne pas savoir. Ceux qui, parfois, continuent très bien à vivre pendant que l’enfant, lui, apprend à survivre.

Alors voilà. Cet article vient sans doute de là. D’un flash info, d’affaires que nous redécouvrons comme si elles tombaient du ciel, et de ces lectrices qui ont reconnu, derrière une fiction, des adultes parfaitement réels.

Je voudrais donc partir de là. De ces phrases qui ferment les portes. Des lieux où les adultes n’entendent pas, n’écoutent pas. La famille, le club, l’école, le cabinet médical, le bureau du directeur, l’institution. Avant de revenir à Je suis un monstre, cette fiction où l’enfant meurtrier est sans doute la seule chose invraisemblable.

Tout le reste, hélas, existe.

La phrase qui ferme la porte

Depuis quelques jours, nous sommes beaucoup à découvrir, ou redécouvrir (car il faut une mémoire essuie-glace pour avoir l’impression de découvrir) la capacité que peut avoir une chaîne administrative, judiciaire, familiale, sociale à « égarer » le récit d’un enfant. L’aptitude qu’ont certaines plaintes à exister sans produire la moindre protection. La faculté qu’ont quelques signaux à être connus sans être vraiment entendus. Celle, aussi, que des adultes ont d’alerter sans réussir à faire bouger la masse énorme du « Oui, oui, on verra… »

Néanmoins, ce qui m’a frappée, en entendant ces nouvelles, ce n’est pas seulement l’affaire elle-même. C’est la résonance. Cette vibration particulière qui remonte de très loin et que tant d’adultes ayant été enfants maltraités connaissent.

Cette phrase, par exemple. « Oh, mais quand même ! C’est son père, après tout ! » Ou sa variante.

« Mais c’est ta mère ! » Ou encore. « Ton grand-père ? Mais ça va pas, non ? » Tout à fait comme si le lien de parenté ne constituait pas une responsabilité supplémentaire mais, à l’inverse, une circonstance atténuante automatique. Comme si l’enfant devait à l’adulte un crédit illimité… seulement parce que ce dernier occupait une case dans sa généalogie. Comme si la famille était une espèce de « zone franche » morale où les mots habituels, « peur », « violence », « humiliation », « menace », « prédation », « emprise », « abandon », perdaient tout à coup leur sens.

Dans la collection des petites phrases que l’on a envie d’enfouir à tout jamais dans la poubelle des expressions aussi idiotes que malfaisantes, il y a aussi la plus lâche, plus molle, mais peut-être encore plus dangereuse. « Et puis après tout… c’est comme ça ! » Autrement dit, cela a toujours existé. Ne faisons pas d’histoires. Ne fais pas d’histoires. Tu survivras. Nous-mêmes avons survécu. « Et on n’en fait pas un fromage ! » Donc nous appelons cela « normalité », et ce, afin de ne pas avoir à relire notre propre enfance avec des lunettes trop nettes.

Le problème, c’est que les enfants ne vivent ni dans des définitions, ni dans des maximes. Ils vivent dans des chambres, des cuisines, des voitures, des salles de classe, des salles d’attente. Ils vivent dans des corps qui sont encore petits, encore dépendants, surveillés, punissables. Ils vivent dans un monde où celui qui a la clef, c’est l’adulte. L’adulte qui a aussi l’argent, l’autorité, le vocabulaire, la crédibilité, le permis de conduire et, souvent, la version officielle des faits.

L’enfant, lui, face à cela, que lui reste-t-il ? Son récit. Sa parole. À condition qu’elle soit entendue, écoutée.

Il y a quelque chose de très bizarre dans notre manière de regarder les enfants. Nous sommes les premiers à les qualifier de fragiles, innocents, vulnérables. Nous aimons ces termes. Parfois, nous nous en gargarisons. Et pourtant, dès qu’un enfant parle face à un adulte, le contredit, cette fragilité que nous lui avons imputée cesse souvent d’être une raison de le protéger. Elle devient même une raison de douter de lui. Car « après tout »…

Il a sûrement mal compris. Ou il exagère. Peut-être même invente-t-il. Tout ça, pour chercher l’attention. À moins qu’il ne soit manipulé. Et alors, il en devient inquiétant.

Remarquez le glissement. L’enfant qui parle cesse d’être l’enfant à protéger. Il devient un problème à interpréter, une complication, une source d’ennuis probables, certains. Parfois même (et c’est un comble) un danger pour l’équilibre des adultes autour de lui !

C’est ici que la mécanique devient redoutable. Plus l’enfant est faible, moins il est cru. Alors même que c’est cette faiblesse qui, précisément, devrait être la raison de le croire assez pour vérifier. L’objectif n’étant pas de croire aveuglément, mais de croire néanmoins suffisamment afin de protéger d’abord, d’examiner ensuite… et de ne pas traiter son récit comme une simple nuisance venue déranger la tranquillité du monde des adultes.

Tout cela parce que… soyons sérieux et posons la question simplement. Que peut VRAIMENT faire un enfant ? Il existe, à mon sens, cinq réponses. Six, si on a de la chance.

La première est évidente. Il peut se taire. Et dans ce cas, on dira plus tard qu’il n’a rien dit. La seconde est tout aussi évidente. Il peut parler. Alors, on lui demandera pourquoi il parle maintenant, pourquoi il n’a pas parlé avant, pourquoi il ne parle pas mieux, pourquoi il ne se souvient pas précisément, pourquoi il tremble, pourquoi il ne tremble pas, pourquoi il continue à aimer la personne qui lui fait du mal, pourquoi il la déteste. La troisième est plus rare. Il peut fuir. Pas grave, on le ramènera. La quatrième et la cinquième sont cousines. L’enfant peut se défendre. On s’inquiétera donc de sa violence. Il peut s’effondrer. On parlera sûrement de troubles. Et la sixième est en option. Il peut survivre. Mais on dira que, finalement, ce n’était pas si grave.

Les lieux où l’on n’entend pas

Progressons malgré tout avec prudence, car le terme « famille » ne désigne pas une seule réalité. Il existe des familles aimantes, protectrices, réparatrices, admirables. Il existe des parents qui se battent contre le monde entier pour protéger leur enfant. Il existe beaucoup de mères, de pères, de grands-parents, de frères, de sœurs, d’enseignants, de voisins qui entendent, qui croient, qui agissent. Et heureusement.

Mais il existe aussi une idée sacrée de la famille qui, depuis des lustres, est un bâillon très efficace. Or cette idée-là ne protège pas les enfants, elle protège la façade. Cette idée-là ne demande pas « Que s’est-il passé ? » Elle demande « Que vont penser les gens ? » Elle ne demande pas « Est-ce que l’enfant est en sécurité ? » mais « Tu te rends compte de ce que tu racontes ? » Elle ne dit pas « On va vérifier. » Elle dit « Tu n’as pas le droit de dire ça de ton père ! » Et au final, l’enfant comprend très rapidement que certains adultes sont nettement moins préoccupés par ce qu’il a vécu, subi, que par le désordre provoqué lorsqu’il en parle.

Il y a une violence indéniable dans les actes. Il y en a une autre tout aussi indéniable dans l’après, lorsque l’enfant découvre que sa peur, sa douleur ne suffisent pas. Il faut aussi qu’elles soient recevables, présentables, cohérentes… et de préférence sans être trop bruyantes, sans être trop confuses, ni trop tardives, ni trop dérangeantes pour les adultes qui, jusque-là, avaient réussi à ne pas savoir.

Cela dit, il serait trop confortable de laisser la famille seule sur le banc des accusés. En effet, les enfants ne vivent pas QUE dans des familles. Ils vivent également dans des écoles, des crèches, des clubs, des cabinets médicaux, des études notariales où l’on règle les séparations, des bureaux de sous-directeurs, de directeurs, des conseils de classe, des salles d’attente, des dossiers administratifs. Ils traversent des couloirs. Ils s’assoient sur des chaises. Ils regardent des adultes qui, eux, sont censés voir.

Et il arrive que ces adultes voient très bien les bleus, l’effondrement scolaire, la terreur devant un prof, les vomissements, l’agitation, les absences, les crises, le silence. Pourtant, ils préfèrent demander si (« Par hasard, évidemment… ») l’enfant ne serait pas turbulent, paresseux, ou s’il n’aurait pas simplement affaire à quelqu’un qui a « une certaine autorité, et c’est tant mieux ! ». Ils préfèrent les termes mous, ambigus. « Ce gamin ? Oh, il est compliqué, voilà tout ! » « La petite là-bas ? Te bile donc pas ! Elle est fragile, pas besoin de chercher midi à quatorze heures ! » Compliqué, fragile, en opposition systématique. Problématique.

Là encore, l’enfant devient le problème, jamais le thermomètre, toujours la fièvre. Et lorsqu’il faut vraiment choisir un instable dans l’histoire, le monde adulte sait souvent où le trouver.

Il y a peu, lorsqu’une certaine affaire ayant trait à une institution d’enseignement a éclaté, j’ai entendu la stupéfaction de certains journalistes devant l’idée qu’un établissement scolaire puisse être, non pas seulement le lieu où des élèves se contentent de se harceler entre eux… mais un endroit où des adultes détenteurs de l’autorité pouvaient humilier, frapper, terroriser, agresser, couvrir, détourner les yeux. Pour le coup, j’ai été tout aussi stupéfaite, mais pour une autre raison. Vraiment ? C’est maintenant que nous découvrons cela ? Mais que croyait-on exactement ? Que le sadisme s’arrêtait poliment à la grille des établissements ? Que les adultes maltraitants laissaient leurs pulsions au vestiaire en entrant dans une école, dans une congrégation, une association sportive ou tout autre site où des enfants sont regroupés ? Que le seul harcèlement existant était celui par les pairs ? Que la violence adulte appartenait forcément à un autrefois bien commode, car définitivement révolu ?

Il y a quelque chose d’épuisant autant que décourageant dans ces découvertes périodiques. Régulièrement, une affaire éclate. Les micros se tendent. Les visages se ferment. Les éditorialistes « découvrent » l’omerta. On s’indigne du silence. « Plus jamais ! » affirme-t-on. Mais, quasi-invariablement, le monde adulte recommence à préférer les enfants silencieux.

Et la fiction, dans tout cela ?

J’en reviens à Tom.

Tom est une fiction. Ou plus exactement, Tom est, pour ce qui est du petit personnage en lui-même, une fiction absolue. Il n’existe pas. Il n’a pas existé. Il n’est pas l’enfant revenu d’un fait divers, ni le masque romanesque d’un quelconque dossier judiciaire, ni même le double vaguement maquillé d’un adolescent croisé quelque part. Pour ce qui concerne les parties où il devient meurtrier, Tom n’est même probablement pas crédible.

Et c’est peut-être cela qui est intéressant.

J’ai voulu vérifier quelque chose. Non pas pour transformer la douleur en statistiques (exercice toujours un peu indécent), mais parce que, parfois, les ordres de grandeur empêchent les discours de trop s’éloigner du réel.

Or, il s’avère que, dans l’histoire récente, l’on trouve quantité de cas d’adultes ayant maltraité, violenté, exploité, violé ou tué des enfants. Les chiffres disponibles sont terribles. En France, la CIIVISE rappelait en 2023 que 160 000 enfants seraient victimes chaque année de violences sexuelles. La même année, la CNCDH indiquait qu’au moins un enfant mourrait tous les cinq jours sous les coups ou à la suite de mauvais traitements infligés par ses parents ou un proche. À l’échelle mondiale, l’OMS estime qu’environ 40 150 enfants de moins de dix-huit ans meurent chaque année par homicide, chiffre probablement sous-évalué.

Puis, j’ai voulu « regarder de l’autre côté du miroir ». Les cas d’enfants, vraiment enfants (de moins de quinze ans), ayant tué un parent ou un adulte proche et violent, puis ayant vu leur acte reconnu comme relevant de la légitime défense ou comme étant un « homicide justifiable ». Eh bien… je n’ai pratiquement rien trouvé. Hormis deux cas publics, aux États-Unis, dans les années 1950. Michael « Mickey » Chervenak, dix ans, qui a tué son père violent pour protéger sa mère. Cheryl Crane, quatorze ans, qui a poignardé le compagnon violent de sa mère Lana Turner. Dans les deux cas, l’homicide a été reconnu comme « justifiable ». Deux cas, donc, célèbres… parce qu’exceptionnels.

Par ailleurs, il existe bien sûr des affaires que l’on pourrait qualifier de « proches ». Des adolescents, souvent plus âgés. Des enfants devenus adultes. Des victimes ayant tué leur agresseur, mais trop tard pour que la justice y voie une défense immédiate. Des peines atténuées, des requalifications, des circonstances prises en compte. Mais l’enfant de moins de quinze ans qui tue l’adulte maltraitant et que la société reconnaît officiellement comme s’étant défendu ? C’est une poussière, une quasi-anomalie mathématique. Un « 0,0000… » statistique (si l’on prend cette expression comme une image et non comme un calcul précis).

Ainsi, mis face au nombre d’enfants maltraités, violés, frappés, humiliés, broyés ou tués par des adultes, les enfants qui tuent leurs agresseurs sont quasiment introuvables. Autrement dit, dans la vraie vie, les enfants ne font pas ce que fait Tom. Ils ne tuent pas, ni ne se vengent, ni ne rendent coup pour coup. Pratiquement jamais ils ne deviennent les petits justiciers monstrueux que la fiction peut inventer pour déplacer le réel d’un cran.

Dans la vraie vie, les enfants encaissent, se taisent, parlent et ne sont pas crus. Dans la vraie vie, les enfants attendent qu’un adulte entende, les écoute. Dans la vraie vie, les enfants font avec, grandissent avec, s’abîment avec et, quand ils peuvent, quand le droit leur en est laissé, ils survivent avec.

C’est là que, paradoxalement, le roman rejoint le réel. Non pas parce que Tom existerait… mais parce que les adultes autour de lui existent. Et plutôt deux fois qu’une, car les adultes autour de ce gamin de fiction, vous pouvez m’en croire, ne sortent pas de nulle part.

Eh oui, m’sieurs-dames. La mère désaxée existe. Ou, formulé autrement, elle a existé, dans un ailleurs, parfois sous les traits d’un père encore plus désaxé qu’elle. Idem pour ce qui est de la professeure sadique qui pousse un élève de collège au bord du suicide. Elle existe bel et bien, je vous le certifie. Itou pour ce qui est des adultes qui se bouchent les oreilles. Ils portent des blouses, des tailleurs, des cartables, des titres, des tampons, des fonctions. Ils sont parfois voisins, membres du corps médical, responsables lambda d’une structure alpha, parents, collègues. Parfois même « personnes de confiance ».

En revanche, tous ces gens, admettons-le, sont rarement des monstres de cinéma. Et c’est ce qui les rend efficaces. Ils savent sourire aux autres adultes, ils ont l’art de parler en réunion, d’écrire des appréciations convenables, de voir des difficultés relationnelles dans une alerte, une hypersensibilité dans une terreur, un malentendu dans une accusation. Ils savent dire « Cet enfant ne travaille pas ! » ou « Cet enfant va vraiment mal… » en remplaçant le « et peut-être que M. N. ou Mme M. y est pour quelque chose » qui serait opportun par des « Oh… de toute façon, cette famille est compliquée ! » ou des « On ne va pas salir un établissement, une institution, détruire une famille, perdre notre temps pour ÇA ! » Le ÇA étant, si possible, un poil dédaigneux, histoire de bien montrer que, non, décidément, ÇA n’en vaut pas la peine.

Jusqu’au jour où il est trop tard, et où tout le monde demande pourquoi personne n’a rien fait.

J’en reviens donc à la partie invraisemblable de Je suis un monstre. Eh bien, cette partie invraisemblable ne se trouve absolument pas dans le décor de maltraitance qui, lui, est malheureusement tout ce qu’il y a de plus crédible, tout ce qu’il y a de plus banal. Non. La partie invraisemblable, c’est Tom, meurtrier. Puisque la fiction ne commence vraiment qu’au moment où l’enfant fait ce que les enfants réels ne font presque jamais. Il répond. Il agit. Il rend au monde adulte une violence que le monde adulte réserve d’habitude aux enfants.

Est-ce pour cela que le roman dérange autant qu’il plaît ? Pas parce qu’il montrerait un enfant vraisemblable, mais parce que, au contraire, il dépeint un enfant qui ne peut exister dans notre réalité, mais qui, en revanche, éclaire des adultes qui, eux, sont parfaitement crédibles. Puisqu’ils sont réels.

Or, dans un roman, il est tout à fait possible de condenser, de déplacer, d’inventer une mère à partir d’un père, une école à partir de plusieurs couloirs, un silence à partir de cent silences, je ne me suis pas gênée. L’un des pouvoirs de la fiction, c’est de fabriquer un mensonge exact. Donc j’en ai profité.

Et c’est ce qui fait que Je suis un monstre est une fiction. Tom n’existe pas. Statistiquement, il a même presque toutes les chances, tous les risques peut-être, de ne jamais exister. Le reste, hélas, n’a pas cette délicatesse. Et peut-être que, finalement, toute la différence entre la fiction et le réel se trouve ici. Dans le roman, l’enfant finit par devenir dangereux pour les adultes. Dans la vie, ce sont quasiment toujours les adultes qui restent dangereux pour les enfants.