(ou comment un personnage de sept ans peut vous servir de miroir)
Ce billet évoque un roman, et une notion, un terme. Le « monstre » dont il est question ici appartient d’abord à la littérature. Il est une figure de papier, une étiquette, un miroir parfois déformant. Rien, dans les lignes qui suivent, ne cherche à atténuer la réalité des violences, la douleur des victimes ou la nécessité de nommer les actes quand ils doivent l’être. Mon sujet est plus étroit. Il concerne la manière dont, dans une fiction, un enfant peut recevoir une notion, celle de « monstre », l’absorber, puis finir par la retourner contre lui-même, alors que cette notion vacille dès que nous regardons les adultes, les violences et les silences dont il essaie de se dégager.
Certains termes fusent comme une gifle. D’autres glissent comme une excuse. « Monstre », lui, peut faire les deux.
Il est tôt. Vous venez de vous lever. Vous n’avez pas encore pris ni douche ni petit-déjeuner. Le « Quel monstre ! » qui vous échappe a le goût d’un verdict définitif. À l’inverse, il est tard. La journée a été longue, fatigante, saturée de contrariétés minuscules et de phrases entendues trop vite. Le « C’est un monstre… » se noie dans un soupir. Dans les deux cas, l’exclamation nous donne souvent l’illusion d’avoir compris. Sans chercher à en savoir davantage.
Pourquoi, dans ce cas, avoir intitulé « Je suis un monstre » mon dernier roman ? De quel côté ai-je situé le « monstre » de ce récit ? Eh bien… dans le brouillard, justement. Ce brouillard au sein duquel nous croyons tous être capables de définir plus ou moins précisément ce qu’est un monstre, en assortissant, qui plus est, cette définition d’un exemple, d’une anecdote et, le cas échéant, d’un mini-diagnostic de comptoir. Un peu comme si ce terme était une sorte de permis qui nous donne le droit de cataloguer les humains (j’exclus ici les autres animaux du type Godzilla, Minotaure ou loup du Gévaudan), de les ranger dans les cases que nous aimons tant, avant d’en refermer les couvercles avec un petit clic satisfaisant. Parce que « C’est tellement mieux rangé comme ça. Plus net aussi ! ».
« Plus net » ? Vraiment ? Je n’en suis pas certaine. Du tout. Alors regardons-y d’un peu plus près. Et, si possible, sans nous départir d’une pincée d’humour, étant donné que le rire peut parfois éclairer… sans pour autant se prétendre le moins du monde un instrument de purification.
Le monstre, version « basique ». Celui qui fait peur et, pour faire bonne mesure, bave un peu.
Commençons par la définition la plus flemmarde (donc la plus répandue), celle du monstre qui fait peur, de préférence avec une apparence ou des actes qui déclenchent en nous l’instinct primitif du « Arghh ! Tous aux abris ! ». Dans cette version, le monstre a, très souvent, une silhouette… ce qui est une chance car, du coup, nous le reconnaissons, nous pouvons le désigner de loin. Et ce monstre-là est utile puisqu’il nous donne un ennemi extérieur. Il nous simplifie le monde.
Dans cette version, le monstre est le Godzilla précédemment cité, mais aussi l’ogre des romans moyenâgeux, le vampire des guerres austro-ottomanes, le tueur en série du documentaire du dimanche soir, le voisin qui a « un regard bizarre » (ce qui peut aussi simplement signifier qu’il ne dit pas bonjour).
Quoi qu’il en soit, cette version simplissime du monstre est celle qui nous permet de le pointer du doigt pour ne pas avoir à pointer autre chose. Elle est pratique, confortable… voire narrativement très rentable !
2. Le monstre, version « morale ». Celui qui franchit une frontière.
Premier petit souci. Si le monstre n’était vraiment qu’une grosse bête répugnante et grinçante, il n’aurait pas besoin de nous. Il vivrait dans sa grotte, il mangerait des moutons et, pour peu qu’il n’y ait ni terres rares ni pétrole sous son plancher, nous lui laisserions son espace, comme s’il n’était qu’un sanglier de mauvais poil.
Second petit souci. Le monstre nous colle à la peau parce qu’il est surtout, très souvent, un terme moral qui, de plus, a une fâcheuse tendance à surgir lorsque l’un d’entre nous (humains) franchit une frontière. Une frontière qui, par-dessus le marché, dépend des époques et des sociétés… ce qui nous embête franchement car, des frontières, il y en a toujours eu un paquet (et cela ne s’améliore pas franchement, quoi qu’on en dise). La frontière de l’humain. La frontière du permis. La frontière de l’acceptable. La frontière de ce que nous voulons bien voir. J’en passe, et des meilleures.
Autrement dit, le monstre est moins une entité, une espèce, qu’une fonction. Il nous sert à affirmer « Ce truc ne doit pas exister ! » Péremptoirement de préférence. Et c’est là, justement, que cela devient intéressant, parce que cette frontière bouge, se dissout, se reforme, se déplace.
Et pas qu’un peu.
Les monstres changent selon les sociétés. C’est déjà un indice. De taille.
Nous nous racontons volontiers que les monstres sont universels. Est-ce vrai ? Je n’en suis pas certaine. Pour moi, l’universel se retrouve plutôt dans la mécanique qui nous pousse à en fabriquer (des monstres) … dans lesquels, de plus, ce que nous mettons varie.
Après tout, pour certaines sociétés, le « monstre » a pu être celui qui transgressait un ordre cosmique, celui qui mélangeait des catégories (ni tout à fait homme, ni tout à fait animal), celui qui ne tenait pas son rang, celui qui parlait aux morts, celui qui refusait la place qui lui était assignée. Pour d’autres, le monstre a été (et est encore) celui qui menace le groupe, soit par la violence, soit par la prédation, soit par la rupture du lien.
Et puis, il y a les sociétés (la nôtre en fait partie), qui raffinent la chose, puisqu’elles inventent des monstres sans crocs, des monstres sans bruit, des monstres respectables. Parce que, finalement, un monstre qui bave, c’est facile. Nous pouvons l’éviter, le chasser, voire écrire des contes. Une figure monstrueuse a priori parfaitement « présentable », voire « respectable », en revanche, c’est beaucoup plus délicat. Et ce terme, « respectable », est déjà tout un programme. Il ne désigne pas toujours une vertu, loin de là. Il peut aussi désigner seulement une façade reconnue comme convenable par ceux qui ont intérêt à la trouver convenable. Une position, une adresse, une manière de parler, une réputation, un certain vernis social. Autant de signes qui rassurent sans rien prouver. Ce qui nous oblige à poser une question gênante. « Mais si le monstre ressemble à tout le monde, jusqu’à être considéré, estimé, doté de cette façade dite honnête qui tranquillise les tout aussi honnêtes gens, comment le reconnaître ? » Et si nous ne le reconnaissons pas… est-il vraiment un monstre ?
Ou seulement une pièce du décor que nous avons appris à ne plus voir ?
Lorsque l’enfant est le monstre visible.
Dans « Je suis un monstre », au premier abord, le monstre, c’est l’enfant. Après tout, cela semble flagrant. Ses pensées, ses impulsions, ses gestes effraient. Très tôt, il semble franchir une frontière que nous croyons, en général, réservée à l’âge adulte, la frontière de la transgression froide. Et comme nous n’aimons pas l’ambiguïté, nous avons envie de trancher. Vite. Définitivement. « Monstre ».
Si ce n’est que, et c’est là que le roman commence réellement, pas davantage qu’un arbre, un enfant n’existe dans le vide. L’enfant pousse dans un environnement. Il respire une atmosphère. Autour de lui, certaines violences ne disent pas leur nom. Elles passent par le prestige, l’autorité, la peur de déplaire, les exigences trop bien formulées et les silences trop bien tenus. L’enfant apprend des règles, parfois invisibles. Et il réagit. Il s’adapte. Il se tord.
Et dans ce cas, le terme « monstre » n’est plus une étiquette. Il devient une question. Et même une série de questions. Qui fabrique quoi ? Qui nomme qui ? Qui a intérêt à ce que le monstre soit là, bien visible, bien désigné, bien isolé ? Le tout afin que le « monstre » si visible ait une utilité sociale, celle qui nous permet d’éviter de regarder tous les autres monstres… admirablement camouflés. Jusqu’à en être invisibles.
Le roman déplace alors la lumière. De l’enfant qui est désigné… vers le décor adulte qui rend cette désignation possible.
Les monstres invisibilisés. Ceux que nous acceptons car, après tout, « Ça marche comme ça. »
Il y a une catégorie de monstres, au sens métaphorique et littéraire du terme, qui me fascine autant qu’elle m’horripile. Celle de tous ceux qui ne sont jamais dénommés ainsi tant ils sont intégrés au paysage. Les monstres de l’habitude. Les monstres du « fonctionnement ». Les monstres de la petite phrase : « Vous savez bien comment ça se passe. On n’y peut rien. »
Ces monstres-là n’ont pas toujours de visage immédiatement repérable. Ils peuvent même être très-très polis. Certains ne font pas eux-mêmes, ne se salissent pas les mains. Ils se contentent de rendre possible. Leur force tient ainsi souvent à la distance. Ils n’ont pas besoin d’apparaître au premier plan pour qu’une chaîne de dégâts se mette en mouvement. Ils installent un climat, distribuent des rôles, valident des silences, rendent l’obéissance confortable et la contestation coûteuse. En revanche, ils produisent de la violence à la chaîne.
C’est là que, pour moi, le terme « monstre » devient délicat. Car il touche précisément au point dont la société préfère, en général, détourner le regard, tant il est plus simple de qualifier un enfant inquiétant de monstre. Ainsi, l’enfant en question peut être considéré comme une anomalie. Nous pouvons le mettre dans une case, appeler un spécialiste. Puis nous rendormir.
Et pourtant, que faisons-nous des monstres adultes qui, eux, sont fonctionnels ? Ceux dont l’existence ne gêne pas grand-monde étant donné qu’elle sert, d’une manière ou d’une autre, une mécanique collective ?
Le petit « fond psychopathe » et les diagnostics de comptoir.
Ici, admettons-le, il nous arrive de nous dire « Oui, mais enfin… est-ce qu’il ne serait pas un peu… psychopathe ! » avec la sensation de nous décharger du problème sur le corps médical.
Cela m’est arrivé, je ne le nie pas. Sans être le moins du monde médecin. Sans avoir l’intention d’épingler une étiquette sur qui que ce soit. Simplement parce que, comme beaucoup de monde, le fait de médicaliser ce qui m’apparaissait comme trop dérangeant m’aidait à comprendre, à me rassurer… en déléguant le problème aux « spécialistes ».
L’inconvénient de cette façon de faire ? Bien sûr, nommer une déviance est utile lorsque cela aide à soigner, à protéger, à accompagner. Toutefois, est-ce que cela ne devient pas problématique si cela sert juste à dire « Ce n’est pas nous » ? Comme si nous pouvions expulser l’angoisse morale dans le cabinet d’un expert, fermer la porte, et repartir vivre tranquilles dans une société parfaitement saine.
Et pourtant… une société un peu lucide n’a pas besoin de coller si vite des étiquettes pour se rassurer. Elle devrait pouvoir regarder les faits, les personnes, les contextes, sans s’alimenter de boucs émissaires.
Le monstre. Celui qui révèle ce que nous cachons ?
Dès lors, le monstre est souvent celui qui révèle, par excès ou par décalage, ce qu’une société ne veut pas voir d’elle-même. Ce faisant, il peut être à la fois une loupe, une caricature involontaire, voire une figure qui rend visible une violence autrement diffuse. Et, puisqu’il épouse les zones de honte et les angles morts de notre temps, de notre société, il devient le symptôme narratif d’un malaise collectif… changeant au fur et à mesure que nous changeons.
En cela, le monstre, à la fois repoussoir et miroir, nous fascine. Nous le regardons pour nous dire « Je ne suis pas lui ». Quitte à être un peu lucide en pressentant, plus ou moins confusément, plus ou moins consciemment, qu’il parle de nous.
Et si le vrai monstre était… l’étiquette « monstre » ?
Faisons un pas de côté (je ne déteste pas… et si vous avez lu ce texte jusqu’à ce paragraphe, vous non plus), et demandons-nous si l’un des monstres les plus efficaces de notre époque n’est pas le terme en lui-même. L’étiquette « monstre » comme arme sociale. Cette étiquette qui permet d’éviter la nuance autant que la complexité, qui simplifie un être humain à l’extrême en lui ôtant son histoire, ses fondements, ses failles, en bref, son humanité. Le tout, pour aboutir à un geste qui, en disant « Tu n’es plus des nôtres », est infiniment effrayant. Bien davantage que le monstre de roman ou de film.
En même temps, je ne suis pas naïve. Ce point mérite d’être écrit nettement. Il existe des actes monstrueux. Il existe des violences qui dépassent l’entendement. Il existe des crimes qui sidèrent. Rien, dans ce texte, ne les discute, ne les atténue, ne les déplace. Le problème n’est pas de nier la monstruosité des actes. Le problème est de confondre l’acte et l’être, et de transformer un terme moral en solution politique. Car une société qui se contente de dire « monstre » sans regarder ses propres angles morts… est une société qui se raconte des histoires.
Des histoires pour dormir.
Conclusion provisoire. « Je suis un monstre » est une question, certainement pas une réponse.
Si l’histoire de Tom s’intitule « Je suis un monstre », c’est parce que la phrase sonne comme une confession… qui peut aussi se lire comme une provocation, comme une question. Et même comme un piège.
Car qui parle ? Qui est visé ? Qui définit ? Qui juge ? Et surtout, à qui profite le monstre ? Parce que si l’enfant « monstre » est visible, presque caricatural, presque intenable, alors il devient le parfait écran. Pendant que tout le monde le regarde, d’autres monstres, eux, continuent à travailler tranquillement, en demeurant invisibles, acceptés, intégrés. Parfois même applaudis. Souvent excusés.
Alors oui, je m’intéresse aux monstres de papier, au sens littéraire du terme, ceux qui ne mordent que notre conscience, ceux qui nous obligent à regarder là où ça gêne. Non parce qu’ils devraient être excusés, mais parce qu’ils forcent le lecteur à se demander, au milieu de l’effroi romanesque… « Et si le monstre n’était pas celui que je crois ? »
