L’expresso et les morts-vivants

mai 24, 2026

Ce matin, en me préparant un expresso (le premier de ceux qui, chaque matin, réveillent mes neurones), je me suis de nouveau dit : « Décidément, le boucan que fait machine réveillerait un mort-vivant ! » Et lorsque la porte du couloir s’est ouverte en grinçant, j’ai fait un bond.

L’apocalypse dans la cafetière

Si je vous dis que ce n’était pas uniquement la faute de la charnière (de la porte), me croirez-vous ? Car, voyez-vous, parfois, en fin de soirée (avant de lire les quelques sacro-saintes pages du sacro-saint bouquin qui se trouve sur ma table de chevet), pendant environ dix minutes, je regarde un morceau d’un épisode de TWD (The Walking Dead )… et ça me détend .

Là… boulette. Rien qu’en l’écrivant, j’entends les protestations : « Comment ça, ça te détend ? » Car si vous êtes effectivement nombreuses et nombreux à regarder cette série, forcément, vous vous interrogez. Dix minutes de morts-vivants… donc de grognements, de mâchoires disloquées, de monde qui s’effondre, de nourriture périmée, d’orbites qui crient néanmoins « Je vais te manger… et pas plus tard que maintenant »… le tout avant de dormir ? « Mais tu es folle ! » ?

L’ordonnance de psychopathe

Alors oui, d’accord, présentée comme ça, ma petite routine du soir ressemble à une ordonnance POUR psychopathe et DE psychopathe. « Madame, vous n’allez pas bien… je m’en vais vous prescrire un bain chaud, une tisane, et un épisode de zombies ! »

Mais commençons par l’expresso, cet expresso qui, en vérité, est une véritable potion, MAIS une potion domestique, une potion dont l’efficacité dépend de trois éléments : la qualité du café, la quantité de sommeil de la nuit précédente, et le niveau de déni qui me fait me tenir debout sans trop vaciller. Or il faut bien admettre que la machine à fabriquer la potion-expresso fait, lorsque je la lance, un bruit d’avion en train de décoller, un bruit qui, si l’on y réfléchit, n’est pas si loin du grognement du walker moyen (du TWD précédemment cité), c’est-à-dire celui qui traîne la patte, insiste, ne lâche rien. Et (surtout), n’a pas lu les règles de la bienséance.

Un studio de cinéma dans le crâne

Donc ce matin, mon cerveau (encore en phase de préchauffage) a fait l’association très-très logique (si, je vous assure), celle du grincement de porte = mort-vivant dans le couloir. Il aurait bien pu en faire une autre (du genre grincement de porte = voisin, ou = livreur, ou moins = placard (plus simplement). Mais non. Il a préféré l’hypothèse du mort-vivant, celle qui, immédiatement, me fait faire un bond (digne, reconnaissons-le, de celui d’une héroïne de série prête à sauver le monde), avant de comprendre que personne n’a pensé à graisser la charnière (toujours de la porte).

C’est là que j’ai réalisé (une fois de plus, car je n’en suis pas à mon coup d’essai) que mon imagination me joue des tours. Elle prend le réel, le passe à la moulinette, y saupoudre un poil de fiction, colle par-dessus une ambiance (glauque de préférence), ajoute une silhouette derrière une porte… ce qui finit par transformer un expresso en alarme de fin du monde ! Et, je le reconnais, ce n’est pas nouveau, étant donné qu’à la base, se situe un même mécanisme, celui qui, le soir, me fait regarder dix minutes de TWD en me disant très sérieusement : « Ah, ça y est enfin… Je me détends ! »

Une tisane aux zombies

Détente, donc ? Mais pourquoi diable une histoire de morts-vivants peut-elle détendre avant de dormir ? La question est bizzaroïde, je l’admets. Car, si l’on écoute la logique, la détente devrait venir du doux, du rond, du rassurant : un chat qui ronronne, une page de Mansfield Park, des vagues, un feu de cheminée… ou ces vidéos de gens qui rangent des chouettes en céramique sur des étagères sans un gramme de poussière (et qui vous donne envie de donner immédiatement un coup de tête dedans). Mais non. Moi, j’ai choisi… des zombies, et ce, tout bêtement parce que TWD, malgré l’horreur affichée, offre quelque chose de paradoxalement apaisant : des règles claires.

Tandis que…

Un réel sans scénario

Tandis qu’en ce moment, le monde réel est (de nouveau) particulièrement anxiogène. Les menaces y sont diffuses, multiples, parfois incompréhensibles, souvent contradictoires. On vit dans une époque où l’on apprend des nouvelles comme on reçoit une crotte de pigeon sur le nez ou un coup de coude en patientant à la boulangerie. Guerres, tensions, crises politiques, épidémies, dérèglement climatique, catastrophes exceptionnelles qui deviennent régulières… Aujourd’hui, le réel n’a plus le bon goût de se présenter avec une musique inquiétante et un générique de début. Il débarque dans votre fil d’actualité pendant que vous patientez à une caisse de supermarché. Il se glisse dans une conversation sur les prix de l’électricité. Il surgit entre deux photos de vacances… Mais surtout, le réel a ce défaut majeur de n’avoir pas de scénario. Ou alors un scénario écrit par un désaxé qui se contredit sans cesse, s’enlise, jusqu’à vous donner envie de dire : « Attendez, mais qui écrit cette saison ? »

En compaison, une dystopie de morts-vivants devient quasi confortable. Parce que là, au moins, les choses sont simples. Primo, les morts-vivants veulent vous manger. Secundo, vous, vous ne voulez pas être mangé. Tertio, tout le reste est négociable. C’est donc d’une clarté aveuglante. Et cette clarté, curieusement, détend. Elle donne l’illusion d’un monde où le danger est identifiable. Où le mal est visible, même s’il est répugnant. Où l’on sait, au fond, de quoi on parle. Alors que, dans notre quotidien, le danger porte un costume, un logo, un discours, une statistique, un démenti, une rumeur. Il est partout et nulle part. Il ne grogne pas. Il argumente.

Donc oui. Je me détends… tout simplement parce que, pendant dix minutes, mon cerveau se repose de la complexité. Il dit : « Ah, enfin : un problème simple. Ça mord. On fuit. » Et c’est sans compter l’autre raison, plus honteuse, plus sournoise. Je ne crois plus tout à fait à l’impossible.

C’est terrible à dire. Mais je crois que l’on s’est tellement habitués à voir des horreurs (à les lire, les entendre, les digérer, les oublier)… qu’une fiction, même horrible, même sanglante, même abominable dans la forme, peut devenir une sorte de spectacle lointain. Un ailleurs seulement dystopique. Une bulle. Comme si l’horreur fictive était devenue une manière de mettre l’horreur réelle à distance, cette horreur qui, elle, vous colle à l’esprit autant qu’au corps. Cette horreur réelle qui ne se termine pas au bout de dix minutes, qui ne fait pas de pause, qui n’a pas de « précédemment dans… » Cette horreur réelle qui s’incruste, grignote, avance.

Alors je regarde des zombies comme on regarde une tempête au loin. Ce n’est pas moi, ce n’est pas ici, ce n’est pas maintenant. Et cette distance, même si elle est artificielle, est reposante.

L’humanité et l’innommable

Pourtant, attention… TWD n’est pas seulement une histoire de morts-vivants.

Et c’est là que les choses se corsent, parce qu’après un moment (sans vouloir spoiler quoi que ce soit à celles et ceux qui découvriraient la série), on comprend que les hordes de morts-vivants sont presque un décor… une météo du genre « orage en fin de soirée », un bruit de fond du type « manif de marteaux piqueurs en approche », une pression récurrente, certes, mais pas le cœur du problème !

Dans TWD, le cœur du problème, ce sont les humains encore vivants. Et parmi ces humains encore vivants, il y a 1- ceux qui déferlent sur les autres vivants, qui s’organisent en bandes, qui inventent des règles, des slogans, des uniformes, 2- ceux qui, parfois, souvent, laissent libre cours à leurs instincts les plus bas, 3- ceux qui se persuadent qu’ils ont raison étant donné qu’ils ont survécu jusqu’ici, 4- ceux qui deviennent certains que, pour continuer à vivre, il faut d’abord décider qui mérite de vivre.

Et là, étrangement, ma détente prend une petite claque. Car si l’on y regarde bien, les zombies sont simplissimes : ils sont morts, ils mordent. Point. Eux n’ont pas de rhétorique, ne font pas de promesses électorales, ne prétendent pas œuvrer « pour le bien commun » tout en vous prenant votre dernière boîte de conserve, ne font pas de conférences de presse, ne réécrivent pas l’histoire. Et ce, contrairement aux humains qui, eux, savent faire pire, puisqu’ils sont passés maîtres dans l’art de justifier, rationaliser, construire des systèmes… et habiller la violence d’un costume, en appelant « nécessité » ce qui est parfois seulement une pulsion.

C’est ici que, forcément, le parallèle avec quelque chose d’existant s’insinue dans un coin du cerveau, parce que l’humanité n’a pas attendu les morts-vivants pour s’entretuer…. ni même Mme MDCN (la bien connue Madame La-Mort-De-Causes-Naturelle). Ladite humanité a juste incroyablement perfectionné les méthodes. Elle a inventé des formes plus élégantes, plus administratives, et tellement « indispensables », voire « raisonnables », ce qui l’a amenée à rendre l’innommable présentable.

Alors, comportement déviant, mon petit rituel ? Imagination déviante ? Peut-être. A moins qu’au contraire, ce ne soit une manière de vérifier (avant de dormir) que je peux encore frissonner à volonté, quand je le veux, où je le veux… plutôt que de laisser les frissons susmentionnés s’infiltrer en continu par les fissures du réel.

Et puis, je l’avoue. Jusqu’aux tréfonds de mon être (enfin… ce qui fait office de), je suis romancière. Et une romancière, c’est quelqu’un qui fabrique des mondes dans sa tête, qui s’y ballade, qui en ressort un peu sonnée parfois, mais recommence néanmoins. En conséquence, lorsqu’une porte grince, je ne pense pas « courant d’air », je pense « présence ». Lorsqu’une machine fait du bruit, je ne pense pas « mécanisme », je pense « alerte ». Je n’y peux rien. Je surinterprète, je scénarise, je dramatise… je transforme des expresso en signaux de fin de monde, et des séries horrifiques en tisane mentale.

Graisser les gonds = sauver le monde ?

Tout bien pesé, mon expresso du matin et mes dix minutes de morts-vivants du soir racontent une seule et même chose. Mon cerveau a besoin de récits pour fonctionner correctement. Le matin, il lui faut une décharge de café pour démarrer. Le soir, il lui faut une dystopie impossible pour relâcher la pression du possible.

Et si je devais conclure (provisoirement, parce qu’on ne conclut jamais vraiment quand on a encore du café dans le système), je dirais que ce n’est pas la fiction qui est déviante, c’est l’époque qui a rendu l’horreur ordinaire. Et dans un monde où le réel devient parfois (souvent ?) plus absurde que les séries, regarder quelques zombies avant de dormir, finalement… c’est quasi une forme de romantisme. Surtout si, après, on éteint la lumière très vite, en n’oubliant pas de graisser la charnière de la porte !