Il arrive qu’un roman naisse d’une question qui dépasse la fiction elle-même. Comment raconter le vivant ? Comment partager une histoire scientifique sans l’enfermer dans un langage réservé aux spécialistes ? Comment faire sentir ce que, parfois, la connaissance seule ne parvient pas à transmettre ?
Ces questions m’accompagnent depuis longtemps. Elles sont au cœur de Requiem pour un poisson où la redécouverte du cœlacanthe sert de point de départ à un récit qui oscille entre science, quête et mémoire. Elles traversent aussi Noir austral, dans une autre tonalité, plus tellurique, plus liée aux paysages immenses et aux traces qu’y laisse l’humain.
Lorsqu’une espèce devient personnage
Le cœlacanthe a tout d’un personnage romanesque. Un animal qu’on croyait disparu depuis 65 millions d’années, réapparu comme un clin d’œil du passé. Une énigme vivante, oscillant entre science et mythe. Un survivant silencieux qui oblige les chercheurs à revoir leurs certitudes.
Ce poisson n’est pas seulement un objet d’étude. Il déplace quelque chose en nous : une perception du temps, une émotion archaïque, une curiosité qui dépasse les chiffres et les schémas. C’est ce décalage — cette façon qu’a une espèce de nous renvoyer à notre place dans l’histoire du vivant — qui m’a donné envie d’en faire un fil narratif.
Dans un roman, le cœlacanthe devient un compagnon d’écriture. Il ne parle pas. Il raconte.
La fiction, pour approcher le réel autrement
Un roman n’explique pas, il montre. Il place le lecteur dans une situation, dans une lumière, dans un souffle. Il ouvre une brèche.
La fiction permet cela : elle transporte plutôt qu’elle ne démontre.
Elle invite, elle traverse, elle relie.
Dans Requiem pour un poisson, la science affleure à travers les gestes, les intuitions, les doutes des personnages. Elle n’est jamais décorative — elle fait partie du tissu du récit. Elle respire avec lui.
Dans Noir austral, c’est le paysage qui devient la part “scientifique” du roman. L’Australie, avec ses failles géologiques, ses espèces uniques, son isolement profond, impose sa présence comme une force. Elle façonne les trajectoires humaines, elle raconte à sa manière l’histoire du monde.
Dans les deux cas, la fiction sert à partager quelque chose d’essentiel : elle est une manière d’habiter la connaissance, non de l’exposer.
Le roman transmet ce que la science ne peut pas toujours dire
- L’immersion. On entre dans un milieu comme on entre dans un rêve juste assez précis pour y croire.
- L’empathie. Un lecteur peut se sentir lié à une espèce dont il ignorait tout quelques pages plus tôt.
- La mémoire sensible. Une histoire se retient différemment d’une information.
- L’intuition du vivant. Ce frémissement indéfinissable qui fait naître une curiosité durable.
Ce n’est pas un remplacement. Ce n’est pas une vulgarisation. C’est un passage.
L’équilibre n’est pas simple : il faut être juste, fidèle… et libre
Écrire à partir d’un matériau scientifique demande une discipline particulière. On avance entre deux lignes : celle du respect des connaissances, et celle de la liberté romanesque. Or, le risque existe : celui de simplifier, de dramatiser, de déformer. Alors il est nécessaire de vérifier, de revenir aux sources, de marcher prudemment… tout en conservant l’espace nécessaire pour que le récit vive.
Ce fragile équilibre — entre rigueur et souffle — me semble essentiel. Il est au cœur de ce que j’aime écrire : des histoires qui dialoguent avec le monde réel, mais laissent au lecteur la place de ressentir, de rêver, de questionner.
Conclusion : raconter, c’est éclairer le vivant
Raconter le cœlacanthe, cela a été raconter le rapport de l’humain au vivant, reconnaître ce qui lui (nous) échappe encore, chercher une forme qui permette de partager autrement : par l’émotion, l’étonnement, le trouble parfois. En effet, il faut rappeler qu’un roman ne prétend pas dire toute la vérité. Néanmoins, il peut donner envie d’en savoir plus. Il peut réveiller un désir de comprendre.
Et parfois, c’est le plus important : un premier pas vers ce qui, sans la fiction, serait resté invisible.
