« Noir » féminin : Du cosy murder au thriller viscéral, que s’est-il passé ?

novembre 24, 2025

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Quand on évoque le « roman noir » féminin, on imagine souvent deux mondes radicalement opposés. D’un côté, Patricia Wentworth, Josephine Tey, Agatha Christie : un crime impeccable, un salon ordonné, une enquête élégante où personne ne se tache les doigts. De l’autre, Patricia Cornwell, Mo Hayder, Lisa Gardner : violence frontale, corps mutilés, tueurs désaxés, mondes désaccordés. Entre Miss Silver et Kay Scarpetta, entre Miss Marple et D.D. Warren… un gouffre. Alors, simple évolution du genre ? Question d’époque ? De culture ? Ou signe que quelque chose de profond a bougé en nous ?

Le crime « propre » d’hier n’était pas innocent

Les romans policiers du milieu du XXᵉ siècle reflétaient une société qui voulait croire au contrôle. La violence devait être lisible, domestiquée, résolue. Un meurtre relevait moins de la barbarie que de l’énigme : on cherchait qui, pas comment, ni pourquoi dans l’horreur. On tuait donc proprement (ou presque). On mourait décemment. Et surtout, on ne décrivait pas ce que le lecteur refusait de voir. Christie, Tey ou Wentworth ménageaient un monde où l’ordre pouvait être restauré.

Notre époque est saturée d’images : vidéos, conflits, faits divers en temps réel, réseaux sociaux, caméras omniprésentes. La violence n’est pas nécessairement plus répandue qu’avant (les données historiques montrent même souvent l’inverse), mais elle n’a jamais été aussi visible, ni consommée aussi rapidement. Autrefois : la distance. Aujourd’hui : l’exposition. En conséquence, le roman noir contemporain n’a pas nécessairement été « durci » par goût du gore : il s’est surtout mis à refléter un monde qui ne prend plus de gants, où la violence brute s’invite dans notre quotidien.

Le retour du spectacle : fascination ancienne, intensité nouvelle

Depuis toujours, l’humanité regarde la violence. N’oublions ni les gladiateurs, ni les exécutions publiques, ni les tragédies grecques, ni les mythes sanglants. Quelque chose a néanmoins changé. Nous avons perdu ce que l’on pourrait appeler la ritualisation du spectacle. Il ne semble plus y avoir de distance, plus de cadre, plus de filtre. La violence revient, mais sans symbolisation. Est-ce alors ce « nu » brutal qui irrigue les thrillers modernes ? Mo Hayder choquait-elle pour choquer ? Elle décrivait surtout un monde où la violence n’est plus dissimulée. De même, Sonja Delzongle ou Lisa Gardner ne font pas dans la surenchère. Elles montrent simplement ce que les faits divers, les médias et la science médico-légale dévoilent aujourd’hui sans fard.

Le surmoi fissuré : la retenue culturelle se déliterait-elle ?

Selon Freud, le surmoi, cette instance morale qui tient l’humain, s’est construit lentement, via la civilité, la pudeur, la retenue, la mise à distance de la pulsion, la sublimation. Qu’en est-il aujourd’hui ? Ce surmoi collectif s’effriterait-il ? Il est vrai qu’entre l’accélération médiatique, l’immédiateté numérique, la disparition des filtres, l’érosion de l’autorité symbolique, l’infantilisation de certains débats, la confusion qu’il existe parfois entre expression et exhibition, la violence ne semble plus simplement représentée. Elle est de plus en plus souvent montrée. Voire attendue. Dans ce contexte, certains lecteurs veulent avoir accès à ce qu’ils considèrent comme étant la « vérité ». Non à la violence maquillée du roman anglais. Oui à la violence nue du monde réel.

Les autrices du « noir » suivent — ou plutôt, elles osent

A une époque, il a donc été demandé aux femmes d’écrire du crime… tout en restant aimables, policées, toutes en retenue, telles qu’elles devaient être dans la « vraie vie ». Elles s’étaient vu accorder le droit de produire une fiction qui produisait des émotions dites « fortes », mais à condition que ladite fiction demeure intelligente et feutrée, sans hémoglobine. Mesdames, écrivez, oui, mais du cérébral, pas du viscéral. Pour beaucoup d’entre elles, c’est fini. Scarpetta, D.D. Warren, Grey : les héroïnes du noir sont médecins légistes, policières, observatrices du pire. Non parce que les autrices se « masculinisent », mais parce que la société leur donne enfin le droit de représenter le réel tel qu’il est, sans l’adoucir. Le roman noir est devenu polar, thriller. Il a cessé d’être contraint.

Alors : pourquoi cette mutation ?

Peut-être parce que… si la violence n’a pas augmenté, elle s’est déshabillée. En parallèle, le spectacle s’est imposé sans filtre, le surmoi collectif s’est érodé, les autrices ont gagné en liberté. Sans compter que le lecteur, lui, veut comprendre ce qu’il ne parvient plus à contenir. Ainsi, entre Miss Marple et D.D. Warren, il n’y a pas seulement un saut stylistique, il y a un monde qui n’a plus peur de regarder ce qu’il craignait autrefois de savoir (voire qui cherche à le regarder).

La question ne serait donc plus…

… : Pourquoi les romans noirs féminins sont-ils devenus violents ? Mais plutôt : Comment avons-nous, collectivement, cessé d’exiger qu’ils nous protègent ? Parce qu’au fond, ce que ces romans nous disent n’est peut-être pas la montée du mal… mais l’effondrement de certaines de nos illusions.