On connaît tous, au moins de nom, la pyramide des besoins de Maslow. La base large, bien assise sur les besoins physiologiques : respirer, boire, manger, dormir. Le sommet en pointe, donc restreint : l’accomplissement de soi. Entre les deux, les besoins de sécurité, d’appartenance et d’amour, pour une hiérarchie censée organiser rationnellement nos priorités humaines.
La pyramide des besoins, une évidence ?
Sur papier, l’idée est séduisante, paraît même une évidence. Difficile, en effet, de nier qu’il vaut mieux manger avant de philosopher, dormir avant de gravir l’Everest, se protéger du froid avant de se lancer dans une introspection existentielle. La pyramide est claire, logique, presque rassurante. Elle donne l’impression que tout est à sa place — et que chacun sait très bien ce qu’il devrait faire, et dans quel ordre. Et pourtant.
Quid de l’urgence d’écrire
Ce matin, dans un appartement glacial, en prenant mon troisième café – condition minimale à toute interaction civilisée – et avec, dans les oreilles, aux infos, les rodomontades de quelques puissants aux hémisphères cérébraux en cours de fossilisation, je n’ai ressenti ni l’urgence d’avaler autre chose, ni celle de me protéger, ni même celle de répondre à la montagne d’e-mails professionnels à traiter. Non. Ce qui s’est imposé, avec une étonnante obstination, c’est l’urgence d’écrire. Mais pas écrire quelque chose d’obligatoire. Pas écrire quelque chose d’indispensable. Non. Écrire, tout simplement. Une idée d’intrigue, une réplique de personnage, un fragment de scène dans un lieu imaginaire.
Ce texte qui m’habite
Et tout à coup, crayon en main devant deux pages raturées, alors que ma vessie protestait urgemment depuis une heure – le café – et que mon estomac hurlait famine, j’ai réalisé que, comme souvent, j’étais quasiment sortie de moi à mon insu, mue par un besoin irrépressible de produire un texte… pas forcément bon, pas forcément amusant ni représentatif d’une quelconque avancée en quelque matière que ce soit. Mais un texte qui m’habitait et qu’à aucun moment la parole, l’image ou le mouvement n’aurait pu représenter d’une aussi fidèle manière.
Point d’écrivain mort de faim
C’est alors que la théorie de Maslow m’est revenue en tête. Car écrire ne nourrit pas. Écrire ne protège pas. Écrire ne permet pas de se reproduire. À moins, bien sûr, d’avoir une foi démesurée dans les vertus de la relation épistolaire. Selon toute logique, l’écriture devrait donc attendre. Se ranger sagement du côté des activités secondaires, accessoires, voire superflues. Une récompense, peut-être, une cerise sur le gâteau – à condition que le gâteau existe, bien sûr. Car, soyons lucides : le romancier maudit préférant mourir de faim dans son grenier n’est pas si courant. L’image est séduisante, mais la plupart d’entre nous apprécient tout de même un minimum de chauffage, quelques repas réguliers, voire aujourd’hui- admettons-le – une connexion internet fonctionnelle. Néanmoins…
Une nécessité qui dédaigne la théorie
Chez certains, l’écriture – comme bon nombre d’activités artistiques – semble ignorer l’ordre établi. Elle surgit avant le confort, avant la sécurité, parfois même avant le bon sens. Non comme un luxe, mais comme une nécessité difficile à différer. Une manière de remettre un peu d’ordre dans le chaos intérieur – avant, éventuellement, de s’occuper du reste. Alors, bien sûr, on pourrait parler de vocation, d’obsession, de manie. Mais on pourrait aussi admettre que certains besoins échappent aux schémas trop bien dessinés. Que la pyramide, aussi élégante soit-elle, ne prévoit pas tout.
Peut-être écrire n’est-il, chez certains humains, ni un accomplissement ni un caprice – mais un besoin mal classé, mal compris, et pourtant vital.
