D’où viennent les personnages des romans ?

octobre 4, 2026

Les stilettos rouges

Il y a environ quinze ans, alors que j’étais à Londres, en traversant Soho, je me suis retrouvée derrière une jeune femme dont je ne distinguais pas le visage… seulement ses longs cheveux noirs qui battaient dans son dos au rythme de ses pas. Et ses chaussures. Des stilettos rouges.

Les talons en étaient si hauts, si fins, que j’aurais été incapable de faire trois mètres avec sans me briser une cheville. Elle, pourtant, fendait la foule à vive allure. Et elle ne marchait pas seulement vite, elle marchait comme si rien ne pouvait l’arrêter, comme si elle savait exactement où elle allait et n’envisageait pas une seconde que quelqu’un puisse se mettre en travers de sa route. Au même rythme, ses talons frappaient le trottoir et ses cheveux oscillaient dans son dos. Tout, en elle, semblait dire qu’elle allait mordre la vie à pleines dents.

Dans le flux des passants, je suis restée derrière elle deux ou trois minutes, pas davantage. Puis la foule l’a absorbée. Je ne l’ai jamais revue.

Une inconnue entre dans un roman

À cette époque, je travaillais sur Web Mortem. Et, rétrospectivement, je suis à peu près certaine que quelque chose de cette femme est entré dans le roman. Pas elle tout entière, bien sûr… mais peut-être sa démarche, peut-être la façon dont ses cheveux accompagnaient ses mouvements. Peut-être, surtout, cette détermination que je lui avais prêtée sans même avoir aperçu son visage.

Bien plus tard, je sais que quelque chose d’elle est revenu dans L’Équation du chat (dont le personnage central est le même que dans Web Mortem)… et sans doute encore, sous une autre forme, dans Je suis un monstre .

Je dis « probablement » et « sans doute » parce que je ne saurais, aujourd’hui désigner précisément les passages concernés. C’est d’ailleurs paradoxal. Aujourd’hui encore, je me souviens très bien de la femme réelle. Rien qu’en écrivant ceci, je revois la rue, la lumière, la foule, les cheveux noirs et les talons rouges sur le trottoir éclaboussé de soleil. Mais je ne sais plus exactement ce que mes romans ont fait d’elle. Ils l’ont absorbée… oserais-je écrire « digérer » ?

C’est un étrange mécanisme que celui-là. Le souvenir fondateur de plusieurs des protagonistes de mes histoires est resté très vivant. Pourtant, une fois prélevé, transformé et intégré à un personnage, ce fragment d’eux qui est resté dans ma mémoire s’est détaché de son origine. Et, par la suite, il est devenu autre chose. C’est ainsi qu’il a pu resurgir ailleurs, des années plus tard, sans que je me dise consciemment « Tiens, je vais reprendre la femme de Soho ! ».

Est-ce parce que ma mémoire présente le même bazar que mon bureau ? Nulle part, je n’ai de classeur dans lequel chaque personne occuperait un dossier soigneusement étiqueté. A l’inverse, quelque part dan sma tête, se trouve une espèce de réservoir dans lequel des gestes, des voix, des regards, des contradictions, des peurs et des impressions restent en suspens. Et si certains disparaissant presque immédiatement, d’autres demeurent en revanche pendant des années… jusqu’au jour où un personnage a besoin de quelque chose. Alors, un détail remonte. Et il n’amène pas forcément la personne avec lui… seulement le détail !

Le romancier photographie-t-il ?

Je ne généraliserai évidemment pas. Néanmoins, je prends conscience de ne pas du tout (mais alors pas du tout) représenter une entité dans son intégralité. Et c’est peut-être de là que naît, d’ailleurs, le malentendu.

Lorsqu’un lecteur reconnaît une personne dans un roman, il imagine volontiers que l’auteur l’a observée, puis copiée… comme s’il avait pris une photographie mentale avant de modifier le nom, la profession ou la couleur des cheveux.

Pour ma part, c’est faux : je ne « photographie » pas les gens, je ramasse, je collecte des éléments d’eux.  Une façon de serrer les lèvres, une main qui hésite avant de se poser sur une poignée de porte, une voix trop forte, une silhouette vue de dos, une manière de rire lorsqu’on est mal à l’aise, une peur, un enthousiasme, une contradiction. Et tutti quanti !

Le pire est que, parfois, je ne sais même pas que ces éléments ont été conservés ! Car si je prends effectivement beaucoup de notes, je ne les utilise que très rarement utilisées en tant que telles. Oh… je ne me dis pas qu’un geste précis servira un jour. Mais je ne connais absolument pas la destination de cet élément au moment où il entre dans ma mémoire. Simplement, il reste là. Puis il se déplace.

Ainsi, la voix de l’un peut rejoindre les mains d’une autre. La timidité de quelqu’un que j’ai connu autrefois peut se mélanger aux convictions d’une personne rencontrée beaucoup plus tard. Une émotion qui m’appartient peut se glisser dans un corps et une histoire entièrement imaginaires. Cela tient de la pâte à gâteau dont aucune recette n’aurait été répertoriée puisqu’on y met ce qu’on a sous la main. Et à la fin, personne ne peut réellement se reconnaître. Ou plutôt, tout le monde peut reconnaître quelque chose. Ce qui ne signifie pas pour autant que le gâteau est bon !

Quoi qu’il en soit, c’était déjà le mécanisme que je décrivais dans le premier article de cette série. Ma belle-mère n’était pas dans Requiem pour un poisson. Cela n’empêchait pas que quelques éléments d’elle avaient suffi pour qu’elle se reconnaisse… et pour que son entourage la reconnaisse à son tour.

Au final, c’est donc le lecteur qui relie les points, points que l’auteur a piochés dans de multiples endroits.

Liz n’était pas Wendy

Lorsque j’en suis arrivée à ce stade de l’article, je me suis demandée : « Tout ça, c’est bien beau… Mais, du coup, tu n’es plus capable, pour aucun de tes personnages, de dire qui a prêté un fragment réel d’elle-même, de lui-même ? C’est honteux ! Tu empruntes allègrement des parcelles d’humanité à des vivants… sans te souvenir le moins du monde de qui a fourni cette matière première ! » Eh bien si. Malgré tout, il arrive que je me souvienne. Et là, je vais vous parler de Liz.

Liz est l’une des principales héroïnes de Noir Austral. Celles et ceux qui ont lu ce roman feront immédiatement le rapprochement. Pour les autres, je vais tenter de ne pas « spoiler ».

En Liz, il y avait, à l’origine, Wendy. Wendy était l’amie d’une amie australienne. Elle vivait à Sydney et travaillait pour les services chargés de l’immigration en Nouvelle-Galles du Sud. Elle était un peu plus âgée que Liz ne l’était dans le roman. Néanmoins, comme elle, elle était célibataire, assez solitaire et (surtout) en proie au même conflit intérieur que Liz. La raison en était simple : Wendy participait, elle-aussi, à l’examen de demandes d’asile. Comme Liz, Wendy avait entendu des récits terribles, rencontré des personnes qui avaient fui leur pays après des violences, des persécutions ou des situations impossibles. A l’instar de Liz, Wendy n’en pouvait plus de la manière dont son travail l’amenait parfois à traiter ces demandeurs d’asile, de cette obligation qu’elle avait de suivre des procédures, d’obéir à des contraintes administratives et politiques. Comme Liz donc, Wendy se sentait personnellement responsable de ce qui se passait devant elle… et se demandait si elle devait démissionner.

Vous l’avez compris : le « comme » était dans le mauvais sens, puisque le tiraillement qui habitait la Wendy réelle était venu habiter la Liz fictive. Et étant donné qu’en parallèle, Wendy m’avait dit à quel point elle aurait aimé découvrir la France, peut-être même partir à la recherche de certains de ses ancêtres qu’elle croyait français, la Liz de Noir austral a, elle, sauté le pas en démissionnant et en partant « pour de vrai », dans la fiction, en quête de ses racines françaises.

C’est ensuite que tout s’est mélangé. Dans le roman, Liz s’installe à Grignan… mais Wendy n’y avait jamais mis les pieds. Celle qui est allée dans la Drôme Provençale, c’est moi. Quelques années après avoir rencontré Wendy, j’ai parcouru les rues qui ont été balayées par les jupons de Madame de Sévigné, j’ai observé les maisons, rencontré des habitants. et surtout, j’ai vu le bâtiment que Liz allait, dans le roman, rénover. Et j’ai contourné la mare dans laquelle elle repêche un cadavre (toujours dans le roman, bien sûr) !

Quant au reste… Le rapport de Liz à l’exil et aux réfugiés ? Il doit, certes, beaucoup à ce que Wendy m’avait raconté. Mais pas seulement. J’y ai vraisemblablement mis aussi beaucoup des émotions que j’ai ressentie, enfant, lorsque ma mère, elle-même immigrée en France, m’avait raconté la façon dont, en arrivant d’Italie, les membres de sa famille avaient été parqués, examinés « comme des animaux sur une foire aux bestiaux » (sic), puis le rejet qu’elle avait subi. La timidité de Liz, sa circonspection, certaines de ses hésitations ? Elles sont arrivées en droite ligne de l’adolescente que j’ai été. La façon qu’a Liz de s’implanter, en tant qu’adulte, à Grignan ? Elle vient en partie d’une amie néerlandaise venue vivre en France. Et ce ne sont que quelques-uns des multiples éléments que j’ai empruntés à de multiples personnes… dont ma mémoire a, je l’avoue, ensuite souvent occulté la contribution !

Alors, qui est Liz ? Wendy ? Mon amie néerlandaise ? Ma mère ? Moi ? Aucune de nous. Liz est une mosaïque dont les pièces ont perdu leurs bordures en s’assemblant. Wendy a fourni un métier, un dilemme moral et peut-être le début d’un désir de France. D’autres ont apporté un lieu, une histoire familiale, une manière de réagir, un sentiment de déracinement ou une timidité ancienne.

Puis Liz a commencé à vivre.

Les fragments ne s’additionnent pas

Cette dernière étape est difficile à expliquer. On pourrait imaginer la création d’un personnage comme une opération assez méthodique : une part de Wendy, une part de mon amie irlandaise, un souvenir de ma mère, un fragment de moi-même, quelques rues de Grignan… et le tour est joué.

Pour ma part, comme je le mentionnais brièvement auparavant, cela ne se passe jamais ainsi. Je ne prépare pas une liste d’ingrédients, je n’ai pas sous la main des fragments que j’additionnerais. Par contre, lesdits fragments se modifient les uns les autres. Une émotion placée dans un autre corps se modifie légèrement, une façon de parler attribuée à un personnage qui possède une autre histoire change de sens, une peur peut être à l’origine d’une bonne dose de courage quand une timidité deviendra en revanche une grande méfiance. Et un geste qui paraissait anodin chez une personne réelle peut devenir franchement menaçant dans un roman !

Cela fait qu’un personnage n’est en aucun cas la somme de ses multiples et diverses sources, puisqu’il émerge de leurs transformations. À un moment, ce qui venait de ces personnes qui existent réellement cesse, dans la fiction, de leur appartenir. C’est alors qie le personnage commence à agir, pour de bon, selon sa propre logique.

L’esprit qui saute les barreaux de l’échelle

Il y a longtemps, mon directeur de thèse évoquait ma tendance aux « corrélations incongrues ». En cela, il voulait caractériser la façon que j’avais d’aborder des sujets en l’entraînant vers des horizons qu’il n’aurait jamais envisagé de relier entre eux. Pendant des années, je me suis demandé ce qui était à l’origine de cette bizarrerie.

Aujourd’hui, je crois avoir compris. Pour bon nombre d’entre nous, le cerveau passe très vite d’une idée à une autre. Il part d’un point A, traverse probablement B, C et D, puis arrive en E sans que l’on ait conscience des étapes intermédiaires. La corrélation existe pourtant. Mais elle est simplement trop rapide pour que l’on réalise qu’elle se construit. Et c’est de cette manière que le simple fait de penser « petit » peut amener, sans en avoir conscience, à « garçon », puis à « café » et, à vitesse grand V, à « noir », « nuit », « glaciale », « fluide », « style »… et, sans qu’on l’ait prémédité, l’on en revient aux stilettos rouges d’une inconnue aperçue à Soho !

Avons-nous trop joué, autrefois, à ce jeu verbal que vous connaissez sûrement. Mais si ! Rappelez-vous. Vous enchaîniez des termes sans se préoccuper du sens, seulement en ayant l’obligation de reprendre, dans le mot qui suit, le final du mot précédent… Et cela donnait par exemple « cheval de course – course à pieds – pieds d’cochon – cochon d’lait », etc. ! Eh bien, aujourd’hui, vous êtes comme moi : vous en payez le prix, puisque c’est votre cerveau qui grimpe sur l’échelle des idées en sautant tellement vite certains des barreaux que vous êtes incapables de savoir comment diable vous en êtes arrivé là !

Donc… je suis loin d’être la seule dans cette situation (et, au final, cela me console). Néanmoins, je réalise aussi qu’avec les personnages de mes romans, le phénomène est encore plus complexe, puisqu’il ne concerne plus seulement des mots, mais des situations, des émotions, des souvenirs, des thèmes, des visages et des questions restées sans réponse. Du genre…

A- Une femme marche dans Soho… E- Des années plus tard, un personnage prend une décision. Et, entre les deux, je ne suis pas toujours capable d’expliquer comment, de A, on est passé à E !

Le jour où Tom a pris le crayon

Bon. Tout cela, c’est bien beau. Mais reste un problème dont je NE PEUX pas NE PAS vous parler. C’est celui de ces personnages qui finissent par échapper, au moins en partie, à ce qu’on avait prévu pour eux !

Globalement, tous m’ont fait plus ou moins le coup. Pourtant, je l’avoue, aucun d’entre eux ne m’a autant menée par le bout du nez que Tom, le petit garçon de Je suis un monstre. Je ne sais si vous avez lu ce roman… donc, en bref : Tom a bientôt sept ans et il raconte lui-même son histoire car écrire l’aide à remettre ses idées « dans le bon ordre ». Or, le moins que l’on puisse dire est que Tom regarde les adultes avec une logique que l’on pourrait qualifier de particulière. Et cette logique, il la transcrit avec des mots et des erreurs qui ne sont qu’à lui, mais aussi dans des raisonnements qui oscillent du drôle… au terrible. Si terrible d’ailleurs que je me demande aujourd’hui jusqu’à quel point Tom m’a manipulée !

Voyez-vous… lorsque j’écris, je travaille encore souvent à la main. Je rédige, je rature et re-rature, je révise encore en dactylographiant. Le texte dactylographié (ou traitement-de-texté) est revu à la main. Et rebelote, une fois, deux fois, etc. Certaines scènes sont reprises un nombre incalculable de fois.

Cela a été le cas avec Je suis un monstre. Sauf…

… pour cette histoire de chihuahuas dans l’ascenseur. Je n’en raconterai pas le contenu ici (ceux qui ont déjà lu le roman comprendront, les autres la découvriront peut-être un jour). Toujours est-il que je n’avais pas prévu que les évènements prennent cette tournure. En aucun cas (je vous le promets), je n’avais décidé que Tom agirait ainsi. À aucun moment, je n’avais pas préparé cette succession de péripéties. Je n’avais même pas envisagé la scène avant de commencer à l’écrire. Et pourtant… mon stylo s’est mis à courir sur le papier. Je n’avais plus l’impression de construire, j’essayais simplement de suivre le mouvement. Tom imposait sa manière de penser, ses conclusions, son rythme. Et, au final, ce qui arrivait était cohérent avec lui, au point que toute autre réaction aurait semblé fausse.

Je l’avoue. La scène m’a mise tout d’abord mal à l’aise. Néanmoins, lorsqu’elle a été terminée, j’ai ri… ce qui, compte tenu de ce qui venait de se passer (fictivement), était abominable, j’en conviens. Puis je me suis relue et, là, j’ai éprouvé une véritable stupeur. Non parce que la scène venait de nulle part, mais parce qu’elle semblait ne pouvoir venir que de Tom. Un petit Tom qui, à ce moment-là, n’aurait plus été un assemblage, n’aurait plus été constitué seulement de fragments prélevés ici ou là, de voix entendues, de souvenirs d’enfance, d’observations ou d’émotions. Un petit Tom qui aurait, soudain, décidé de l’usage qu’il ferait de tous ces fragments dont je l’avais constitué !

Ces personnages qui se servent tout seuls dans le bazar de mon cerveau

Alors, d’où viennent vraiment les personnages ?

Eh bien… de partout. Tout d’abord, il y a une femme inconnue qui marche dans Soho, une Australienne en conflit avec son travail, une amie qui a changé de pays, une mère autrefois immigrée, une adolescente timide, un village traversé pendant des vacances, une émotion que l’auteur croyait avoir oubliée. Et puis, viennent des mots qui en appellent d’autres, et d’autres encore, jusqu’à faire surgir une image sans rapport apparent avec le point de départ. Le processus faisant que tous ces éléments picorés de-ci de-là se transforment pour s’adapter au personnage final. Qui poursuit seul son chemin.