Dans les deux articles précédents, tout le monde avait été plus ou moins acquitté. Pour rappel, les amateurs de thrillers ne sont pas des psychopathes refoulés. Ils apprécient seulement de frissonner entre deux pages, entre deux chapitres, avant d’aller vérifier que la porte d’entrée est bouclée à double tour. Et les auteurs de thrillers ne sont pas davantage des psychopathes en puissance. Ce n’est pas parce qu’ils imaginent de sanglantes intrigues qu’ils trucident autre chose que la pauvre araignée égarée dans un biotope autre que le sien. Sinon, étant donné l’état de mes brouillons, j’aurais déjà été rattrapée par Interpol… et je ne serais pas la seule.
Cependant, une question demeurait. Celle qui colle aux doigts quand on la tripote, en s’assortissant, par-dessus le marché, de deux ou trois hypothèses inquiétantes. Qu’en est-il de ces meurtriers qui écrivent ? Voire, de ces écrivains qui tuent ?
Ne confondons pas meurtrier, psychopathe… et romancier
Révisions rapidement nos basiques. Tous les meurtriers ne sont pas des psychopathes. Tous les psychopathes ne sont pas des meurtriers. Tous les auteurs qui googlent « délai de décomposition corps forêt humide » ne sont pas à signaler à la gendarmerie (même si, je vous l’accorde, sorti de son contexte, cela peut ruiner une réputation). Et, comme déjà expliqué, la psychopathie n’est pas un diagnostic distribué comme une carte de fidélité au rayon « fromages et mauvaises fréquentations », puisqu’elle désigne un ensemble de traits (froideur affective, manipulation, faible aptitude au remords, comportements antisociaux) que les spécialistes évaluent dans des cadres précis (notamment médico-légaux). Autrement dit, le terme « psychopathe » n’est pas un synonyme chic-et-choc d’« assassin », ni un équivalent trash d’« auteur de polar ».
Cela n’empêche qu’il existe des cas où l’écriture et le meurtre se sont trouvés dans la même pièce. Et, comme souvent lorsque deux entités ne devraient pas se fréquenter, l’air devient vite irrespirable.
Ce meurtrier qui écrit
Premier cas de figure. Une personne tue, puis écrit. Tantôt une autobiographie. Tantôt un texte présenté comme de l’autofiction. Tantôt un mélange si douteux que même un libraire massivement shooté hésiterait entre « roman noir », « aveu déguisé » et « objet à manipuler avec des gants ».
Vous ne me croyez pas ? Attendez un peu. Tout d’abord, voici Gerard John Schaefer, un ancien policier américain condamné pour meurtre (et suspecté de nombreux autres crimes – après tout, pourquoi s’en tenir à un seul lorsque l’on a du potentiel ?), et qui a écrit avant et pendant sa détention. L’ensemble des textes (réunis sous le titre Killer Fiction) étant présenté comme une sélection de récits, fantasmes, poèmes et « plans » (pas seulement destinés à la construction d’un abri de jardin). Quoi qu’il en soit, il s’agit bien ici d’une fiction. Laquelle fiction colle néanmoins tellement au crime, au fantasme criminel et à la mise en scène de soi que le terme « imagination » n’a pas une fraction de seconde envie de s’y frotter.
Un second exemple ? Voilà Jack Unterweger qui, lui, pousse encore plus loin le bouchon. Condamné pour meurtre en Autriche, il écrit en prison, devient une figure littéraire (a priori) réhabilitée. Donc il publie, fréquente les intellectuels, sort… puis, en 1994, est condamné pour neuf autres meurtres, avant de se suicider la nuit du verdict. Dans ce cas, l’écriture ne se contente pas de précéder la légende, puisqu’elle participe à la fabrication d’un personnage public « acceptable »… ce qui est tout de même pratique lorsque le personnage privé reste, disons, très peu fréquentable.
L’écrivain rattrapé par le réel
Deuxième cas de figure. Une personne écrit (avec talent ou pas, peu importe), puis tue (ici, un certain « savoir-faire » passera sans doute plus difficilement pour du talent). Ou alors, la personne en question tue d’abord, écrit ensuite… et l’on découvre plus tard que la frontière entre les deux était moins une frontière infranchissable qu’un rideau de douche très mal fixé. Et là, chose étonnante, j’ai trouvé davantage de postulants. À l’international qui plus est.
Le premier d’entre eux est Krystian Bala, un écrivain polonais qui publie Amok… peu de temps avant que des enquêteurs y trouvent des similitudes troublantes avec le meurtre de Dariusz Janiszewski, commis quelques années plus tôt. Au final, Bala sera condamné à vingt-cinq ans de prison. Et si le cas fascine, c’est précisément parce qu’il mélange des éléments que nous aimerions conserver dans des boîtes séparées, à savoir l’auteur, le narrateur, le personnage, le réel, la fiction… pour aboutir à ce moment gênant autant qu’inquiétant où un roman commence à ressembler à une pièce à conviction.
À des milliers de kilomètres de là, en Chine, après un quadruple assassinat longtemps non élucidé, l’auteur Liu Yongbiao évoque le fait que l’un de ses prochains ouvrages mettra en scène une autrice commettant une série de meurtres jamais résolus. L’inconvénient (pour lui) étant qu’il finira par être confondu, arrêté, puis condamné à mort pour ces meurtres qu’il a commis plus de vingt ans auparavant. Tout vient à point à qui sait attendre.
Passons maintenant au continent nord-américain, toujours fournisseur de records multiples et variés. Pour le coup, en 2022, c’est une romancière, Nancy Crampton Brophy, qui ne déroge pas à la règle en étant condamnée pour le meurtre de son mari… juste avant que l’on s’aperçoive qu’elle venait d’écrire un essai digne des meilleurs manuels de travaux pratiques : How to Murder Your Husband.
Un petit dernier pour la route ? Cette fois, nous partons aux Pays-Bas où, entre moulins et mimolette, Richard Klinkhamer, écrivain de son état, propose un manuscrit décrivant les multiples manières dont il aurait pu tuer sa bien-aimée, par ailleurs bizarrement disparue. Ce n’est que des années plus tard que le corps de ladite bien-aimée est retrouvé, sous leur ancienne maison… peu de temps avant que Richard ne passe aux aveux.
Que peut-on déduire de tout cela ?
Pour ma part, j’avoue trouver ces cas grotesques autant que glaçants. En aucun cas, ils ne prouvent que les écrivains de thriller sont des meurtriers en fermentation. Seulement que l’écriture peut devenir un masque, un indice, un aveu, un autoportrait bidouillé, et que certains criminels veulent utiliser la littérature comme un écran de fumée et/ou un instrument d’autopromotion… pour des romans qui représentent alors d’étranges zones de contact entre le fantasme et le passage à l’acte.
À ce propos, une autrice que vous connaissez sûrement en donne une version quasi inverse. Il s’agit d’Anne Perry, qui, condamnée à l’adolescence pour un meurtre commis en Nouvelle-Zélande sous son nom de naissance, devient par la suite une incroyable romancière, spécialisée dans le policier historique. Mais là encore, l’affaire ne transforme pas ses lectrices et lecteurs en complices… ni ses histoires en récidives de papier.
Verdict final ?
Quelques meurtriers ont écrit. Quelques écrivains ont tué. Quelques textes sentent l’aveu déguisé. Quelques romans donnent envie aux enquêteurs de lire avec une paire de gants et un pulvérisateur de luminol. Mais si ces écrivains-tueurs ne transforment pas pour autant la littérature noire en antichambre du pénitencier, si la fiction explore en général le crime sans l’appeler… peut-être ne devrions-nous pas malgré tout oublier que le réel peut, sans crier gare, surgir dans la fiction.
