Ce matin, en me préparant un expresso (le premier de ceux qui, chaque matin, réveillent mes neurones), je me suis de nouveau dit « Décidément, le boucan que fait machine réveilerait un mort-vivant ! » Et lorsque la porte du couloir s’est ouverte en grinçant, j’ai fait un bond.
L’apocalypse dans la cafetière
Et si je vous dis que ce n’était pas uniquement la faute de cette satanée charnière, vous me croyez ? Car, voyez-vous, en ce moment, en fin de soirée, avant de lire les quelques sacro-saintes pages du sacro-saint bouquin qui se trouve, pour l’heure, sur ma table de chevet, pendant environ dix minutes, je regarde un morceau d’un épisode de TWD (The Walking Dead )… ça me détend .
Et là… boulette. Rien qu’en l’écrivant, j’entends les protestations : “Comment ça, ça te détend ? » Car si vous êtes effectivement nombreuses et nombreux à regarder cette série (Cassandre, princesse de Troie, puis-je vendre la mèche ? 🙃), forcément, vous vous interrogez. Dix minutes de morts-vivants avant de dormir ? Dix minutes de grognements, de mâchoires disloquées, de maquillages conçus par des artistes qui, manifestement, n’ont jamais eu peur de pousser le détail jusqu’à l’ultra-écœurant ? Dix minutes de monde qui s’effondre, de routes désertes, de nourriture périmée, de regards qui disent “Je vais te manger »… mais avec politesse” ? Bref : dix minutes d’hérésie.
Ordonnance de psychopathe déremboursée
Alors oui, d’accord, présentée comme ça, ma petite routine du soir ressemble à une ordonnance de psychopathe : “Madame, on va vous prescrire un bain chaud, une tisane, et un épisode de zombies.” Je ne suis pas sûre que la Sécurité sociale rembourse.
Mais commençons par le début : l’expresso.
L’expresso, c’est une potion. Une potion domestique. Une potion dont l’efficacité dépend de trois éléments : la qualité du café, la quantité de sommeil de la nuit précédente, et le niveau de déni dans lequel on tient debout. Et le matin, quand je lance la machine, elle fait ce bruit d’avion en décollage (ce bruit de “Ne vous inquiétez pas, je vais pulvériser le silence et réveiller toute la maison, y compris les objets inanimés”). Un bruit qui, si l’on y réfléchit, n’est pas si loin du grognement du walker moyen. Celui qui traîne la patte. Qui insiste. Qui ne lâche rien. Qui n’a pas lu les règles de la bienséance.
Un studio de cinéma dans le crâne
Donc ce matin, mon cerveau (encore en phase de préchauffage) a fait l’association la plus logique du monde : grincement de porte = mort-vivant dans le couloir. Mais surtout pas = voisin, ou = livreur, ou = placard (qui aurait décidé de se venger). Et ce bond que j’ai fait (je le dis avec une certaine fierté) était digne de celui d’une héroïne de série prête à sauver le monde… avant de comprendre qu’elle a juste oublié de graisser une charnière.
C’est là que j’ai réalisé : mon imagination me joue des tours. Elle prend le réel et le passe à la moulinette. Elle saupoudre un peu de fiction sur les détails les plus banals. Elle colle une ambiance sur un bruit. Elle ajoute une silhouette derrière une porte. Elle transforme un expresso en alarme de fin du monde. Et, à vrai dire, ce n’est pas nouveau : c’est le même mécanisme qui, le soir, me fait regarder dix minutes de TWD en me disant sérieusement : “Ah. Voilà. Je me détends.”
Une tisane de zombies
Détente, donc.
Pourquoi une histoire de morts-vivants peut-elle détendre avant de dormir ? Question bizzaroïde. Question suspecte. Question qui mériterait, au choix, un rendez-vous chez un psychologue ou une médaille pour résistance nerveuse. Parce que, si l’on écoute la logique, la détente devrait venir du doux, du rond, du rassurant : un chat qui ronronne, une page de Mansfield Park, des vagues, un feu de cheminée, ou ces vidéos de gens qui rangent des tiroirs avec une précision qui vous donne envie de refaire votre vie. Et moi, je choisis… des zombies.
Je crois que c’est parce que TWD, malgré l’horreur affichée, offre quelque chose de paradoxalement apaisant : des règles claires.
Un réel sans scénario (malheureusement)
Le monde réel, en ce moment, est particulièrement anxiogène. Les menaces y sont diffuses, multiples, parfois incompréhensibles, souvent contradictoires. On vit dans une époque où l’on apprend des nouvelles comme on reçoit des coups de coude : guerres, tensions, crises politiques, épidémies, dérèglement climatique, catastrophes « exceptionnelles” qui deviennent régulières… Aujourd’hui, le réel n’a plus le bon goût de se présenter avec une musique inquiétante et un générique de début. Il débarque dans votre fil d’actualité pendant que vous patientez à une caisse de supermarché. Il se glisse dans une conversation sur les prix de l’électricité. Il surgit entre deux photos de vacances.
Et surtout, le réel a ce défaut majeur : il n’a pas de scénario. Ou alors un scénario écrit par un désaxé, qui se contredit, s’enlise, vous donne envie de dire : “Attendez, mais qui écrit cette saison ?”
Alors qu’une dystopie de morts-vivants… c’est presque confortable. Parce que là, au moins, les choses sont simples :
- Les morts-vivants veulent vous manger.
- Vous, vous ne voulez pas être mangé.
- Tout le reste est négociable.
C’est d’une clarté aveuglante. Et cette clarté, curieusement, détend. Elle donne l’illusion d’un monde où le danger est identifiable. Où le mal est visible, même s’il est répugnant. Où l’on sait, au fond, de quoi on parle. Alors que, dans notre quotidien, le danger porte un costume, un logo, un discours, une statistique, un démenti, une rumeur. Il est partout et nulle part. Il ne grogne pas : il argumente.
Donc oui : je me détends, parce que pendant dix minutes, mon cerveau se repose de la complexité. Il dit : “Ah, enfin : un problème simple. Ça mord. On fuit.”
Et puis, il y a une autre raison, plus honteuse, plus sournoise : je ne crois plus tout à fait à l’impossible.
C’est terrible à dire. Mais je crois qu’on s’est tellement habitués à voir des horreurs (à les lire, les entendre, les digérer, les oublier), qu’une fiction même horrible, même sanglante, même “atroce” dans la forme, peut devenir une sorte de spectacle lointain. Une dystopie. Un ailleurs. Une bulle. Comme si l’horreur fictive était devenue une manière de mettre l’horreur réelle à distance.
Parce que l’horreur réelle, elle, vous colle au corps. Elle ne se termine pas au bout de dix minutes. Elle n’a pas de pause. Elle n’a pas de “précédemment dans…” Elle s’incruste. Elle grignote.
Alors je regarde des zombies comme on regarde une tempête au loin : ce n’est pas moi, ce n’est pas ici, ce n’est pas maintenant. Et cette distance, même si elle est artificielle, est reposante.
Mais attention : TWD n’est pas seulement une histoire de morts-vivants.
Et c’est là que les choses se corsent. Parce qu’au bout d’un moment (sans vouloir spoiler quoi que ce soit à celles et ceux qui découvriraient la série), on comprend que les hordes de morts-vivants sont presque… un décor. Une météo. Un bruit de fond. Une pression constante, certes, mais pas le cœur du problème.
Le cœur du problème, ce sont les humains encore vivants. Ceux qui déferlent sur les autres vivants. Ceux qui s’organisent en bandes. Ceux qui inventent des règles, des slogans, des uniformes. Ceux qui, parfois, laissent libre cours à leurs instincts les plus bas. Ceux qui se persuadent qu’ils ont raison, parce qu’ils ont survécu jusqu’ici. Ceux qui deviennent certains que, pour continuer à vivre, il faut d’abord décider qui mérite de vivre.
Et là, étrangement, ma détente prend une petite claque.
Car au fond, les zombies sont simples : ils sont morts, ils mordent, point. Ils n’ont pas de rhétorique. Ils ne font pas de promesses électorales. Ils ne prétendent pas œuvrer “pour le bien commun” tout en vous prenant votre dernière boîte de conserve. Ils ne font pas de conférences de presse. Ils ne réécrivent pas l’histoire.
Alors que les humains, eux, savent faire pire : ils savent justifier, rationaliser, construire des systèmes… Et ils savent mettre la violence en costume. Ils savent appeler “nécessité” ce qui est parfois juste une pulsion.
C’est ici que, forcément, le parallèle avec quelque chose d’existant s’insinue dans un coin du cerveau. Parce que l’humanité n’a pas attendu les morts-vivants pour s’entretuer…. ni même Mme MDCN (la bien connue Madame La-Mort-De-Causes-Naturelle). Elle a juste incroyablement perfectionné les méthodes. Elle a inventé des formes plus élégantes, plus administratives. Et tellement « indispensables », voire “raisonnables”. Ce qui l’a amenée à rendre l’innommable présentable.
Alors, comportement déviant, mon petit rituel ? Imagination déviante ? Peut-être. A moins qu’au contraire, ce ne soit une manière de vérifier (avant de dormir) que je suis encore capable de frissonner à volonté, que j’ai la pleine capacité de de choisir mon effroi. Que je peux le ranger dans dix minutes bien cadrées, plutôt que de le laisser s’infiltrer en continu par les fissures du réel.
Et puis, il faut bien l’avouer : jusqu’aux tréfonds de mon être (enfin… ce qui fait office de), je suis romancière. Et une romancière, c’est quelqu’un qui fabrique des mondes dans sa tête, qui y circule, qui y tombe parfois, en ressort un peu sonnée. Puis recommence. En conséquence, lorsqu’une porte grince, je ne pense pas “courant d’air”, je pense “présence”. Lorsqu’une machine fait du bruit, je ne pense pas “mécanisme”, je pense “alerte”. Je suis comme ça : je surinterprète, je scénarise, je dramatise. Je transforme des expresso en signaux de fin de monde, et des séries horrifiques en tisane mentale.
Au fond, mon expresso du matin et mes dix minutes de morts-vivants du soir racontent la même chose : mon cerveau a besoin de récits pour fonctionner correctement. Le matin, il lui faut une décharge de café pour démarrer. Le soir, il lui faut une dystopie impossible pour relâcher la pression du possible.
Et si je devais conclure (provisoirement, parce qu’on ne conclut jamais vraiment quand on a encore du café dans le sang), je dirais ceci : ce n’est pas la fiction qui est déviante. C’est l’époque qui a rendu l’horreur ordinaire. Et, dans un monde où le réel devient parfois (souvent ?) plus absurde que les séries, regarder quelques zombies avant de dormir, finalement… c’est presque une forme de romantisme.
Presque.
Surtout si, après, on éteint la lumière très vite. Et qu’on pense à graisser la porte du couloir.
