Ce matin, en me préparant un expresso (le premier de ceux qui, chaque matin, réveillent mes neurones), je me suis de nouveau dit : « Décidément, le boucan que fait machine réveillerait un mort-vivant ! » Et lorsque la porte du couloir s’est ouverte en grinçant, j’ai fait un bond.
L’apocalypse dans la cafetière
Si je vous dis que ce n’était pas uniquement la faute de la charnière (de la porte), me croirez-vous ? Car, voyez-vous, parfois, en fin de soirée (avant de lire les quelques sacro-saintes pages du sacro-saint bouquin qui se trouve sur ma table de chevet), pendant environ dix minutes, je regarde un morceau d’un épisode de TWD (The Walking Dead )… et ça me détend .
Mais là… boulette. Rien qu’en l’écrivant, j’entends les protestations : « Comment ça, ça te détend ? » Car si vous êtes effectivement nombreuses et nombreux à regarder cette série, forcément, vous vous interrogez. Dix minutes de morts-vivants (avec grognements, orbites vides, monde qui s’effondre et mâchoires disloquées… mais qui crient malgré tout « Je vais te manger ! »), le tout avant de dormir ? « Mais tu es folle ! » ?
L’ordonnance de psychopathe
Alors oui, d’accord, présentée comme ça, ma routine du soir ressemble à une ordonnance POUR psychopathe et DE psychopathe. « Madame, vous n’allez pas bien… je m’en vais vous prescrire un bain chaud, une tisane, et un épisode de zombies ! »
Mais commençons par l’expresso, cet expresso qui m’est (je l’avoue) une véritable potion, potion dont l’efficacité, malgré tout, dépend de trois éléments : la qualité du café, la quantité de sommeil de la nuit précédente, et le niveau de déni qui me fait me tenir debout. Or, il faut bien admettre que la machine à fabriquer la potion-expresso fait, lorsque je la lance, un bruit de fusée en train de quitter Kourou et qui (si l’on y réfléchit deux secondes) n’est pas si loin du grognement du walker moyen (personnage essentiel au TWD précédemment cité), autrement dit la chose qui traîne la patte mais vous colle néanmoins aux basques… et (surtout), n’a pas lu les règles de la bienséance !
Un studio de cinéma dans le crâne
Donc ce matin, mon cerveau (encore en phase de préchauffage) a fait l’association très-très logique (si, je vous assure), celle du grincement de porte = mort-vivant dans le couloir. Certes, il aurait bien pu en faire une autre (du genre grincement de porte = voisin, ou = livreur, ou = placard – plus simplement). Mais non. Il a préféré l’hypothèse du mort-vivant, celle qui, immédiatement, me fait faire un bond (peut-être digne de celui d’une héroïne de série prête à sauver le monde – en toute modestie évidemment), avant de comprendre que aucune des personnes de mon entourage n’avait pensé à graisser la charnière (de la porte – encore).
C’est en cet instant que j’ai réalisé à quel point mon imagination peut me jouer des tours, et ce, en faisant simplement ce qu’elle fait depuis toujours (en ce qui me concerne en tout cas) : prendre le réel, le passer à la moulinette, y saupoudrer un poil de fiction, coller une ambiance (glauque de préférence) par-dessus, ajouter une silhouette derrière une porte. Et voilà comment mon expresso se métamorphose en alarme de fin des temps ! Même si, je le reconnais, ce n’est pas nouveau, étant donné qu’à la base, se situe me même mécanisme… celui qui, le soir, me fait regarder dix minutes de TWD en me disant très sérieusement : « Ah, ça y est… je me détends ! »
Une tisane aux zombies
Oui, je persiste et je signe : je me détends. En dépit du fait cependant qu’en commençant cet article, je me suis quand même posé la question : mais comment et pourquoi une histoire de morts-vivants est-elle susceptible de détendre qui que ce soit avant de dormir ? Le postulat est bizzaroïde, je l’admets. Car, si l’on écoute la logique, la détente devrait venir du doux, du rassurant : un chat qui ronronne, une page de Mansfield Park – Orgueils et préjugés, si vous préférez -, un feu de cheminée… ou ces vidéos de gens qui rangent des chouettes en céramique sur des étagères qui ne ramassent jamais le moindre gramme de poussière (ce qui me donne immédiatement envie d’y mettre un bon coup de tête). Pourtant… non. Moi, j’ai choisi les zombies. Et ce, tout bêtement parce que TWD, malgré l’horreur affichée, offre quelque chose de paradoxalement apaisant : des règles claires !
Tandis que…
Un réel sans scénario
Tandis qu’en ce moment, le monde réel est (de nouveau) salement anxiogène. Les menaces y sont à la fois multiples, et vagues, parfois même incompréhensibles, en tout cas souvent contradictoires. Aujourd’hui, qui plus est, nous recevons une pluie permanente de nouvelles. Guerres, tensions, crises politiques, épidémies, dérèglement climatique, catastrophes exceptionnelles qui deviennent régulières… Notre réel ne se présente jamais avec une musique inquiétante et un générique de début mais, à l’inverse, débarque sans crier gare pendant que nous faisons la queue à la caisse d’un supermarché, alors que nous discutons du prix des carburants avec un voisin, ou que nous montrons des photos de vacances à nos cousins. Avec, en sus, ce défaut majeur de n’avoir pas de scénario, ou alors un scénario écrit par un désaxé qui se contredit sans cesse, s’enlise, jusqu’à vous donner envie de protester : « Mais quel est le cinglé qui a écrit cette saison ? »
En comparaison, une dystopie de morts-vivants devient quasi confortable, parce que, là au moins, les choses sont simples. 1- Les morts-vivants veulent vous manger. 2- De votre côté, vous ne voulez pas être mangé. 3- Le reste est à peu près négociable. C’est donc d’une clarté aveuglante, mais une clarté qui détend car, ELLE, donne l’illusion d’un monde où le danger est clairement identifiable, le mal visible (même s’il est franchement dégoûtant) et où l’on sait de quoi on parle ! Alors que, dans notre quotidien, le danger porte un costume, un logo, un discours, une statistique, un démenti, une rumeur, etc. Autrement dit, il est partout et nulle part à la fois, sans grogner certes (encore que), mais en argumentant à n’en plus finir.
Donc oui. Les morts-vivants des séries me détendent, tout simplement parce que, pendant dix minutes, ils permettent à mon cerveau de se reposer de la complexité, de se dire : « Ah, enfin : un problème simple : ça mord, on fiche le camp ! » Et ce, en occultant (pour l’instant) l’autre raison, plus honteuse, plus sournoise, et qui est que… je ne crois plus tout à fait à l’impossible.
C’est terrible à admettre, mais j’ai l’impression que nous nous sommes tellement habitués à voir des horreurs (à les lire, les entendre, les digérer, les oublier, les cauchemarder) qu’une fiction, même horrible, même sanglante, même abominable dans la forme, peut devenir une sorte de spectacle lointain, un ailleurs (assurément et seulement) dystopique, une quasi-bulle… de la même manière que si l’horreur fictive était devenue une manière de mettre l’horreur réelle à distance (cette horreur qui, elle, vous colle à l’esprit, ne se termine pas au bout de dix minutes, ne fait pas de pause, n’a pas de « précédemment dans… » Et semble s’incruste plus que de raison, grignotant un peu du terrain chaque jour, avançant sans doute bien plus vite que nous.
Alors je regarde des zombies comme on regarde une tempête au loin. Ce n’est pas moi, ce n’est pas ici, ce n’est pas maintenant… et cette distance, même si elle est artificielle, est incroyablement reposante.
L’humanité et l’innommable
Pourtant, attention… TWD n’est pas seulement une histoire de morts-vivants. Et c’est là que les choses se corsent, parce qu’après un moment (sans vouloir spoiler quoi que ce soit à celles et ceux qui découvriraient la série), on finit par comprendre que les hordes de morts-vivants sont presque un décor, quasi une météo du genre « orage de grêle en fin de soirée », un bruit de fond du type « manif de marteaux piqueurs en approche », une pression récurrente, certes, mais certainement pas le cœur du problème !
En effet, dans TWD, le cœur du problème, ce sont les humains encore vivants. Et parmi ces humains encore vivants, il y a : 1- ceux qui déferlent sur les autres vivants, s’organisent en bandes, inventent des règles, des slogans, des uniformes, 2- ceux qui, parfois (souvent), laissent libre cours à leurs instincts les plus bas, 3- ceux qui se persuadent qu’ils ont raison étant donné qu’ils ont survécu jusqu’ici, 4- ceux qui deviennent certains que, pour continuer à vivre, il faut d’abord décider qui mérite de vivre.
Et là, étrangement, mon moment de détente s’en prend une petite dans la figure. Car si l’on y regarde bien, les zombies sont simplissimes : ils sont morts, ils mordent, point, à la ligne. Les zombies n’ont pas de rhétorique, ne font pas de promesses électorales, ne prétendent pas œuvrer « pour le bien commun » (tout en vous fauchant votre dernière boîte de conserve), ne font pas de conférences de presse, de meetings, ne réécrivent pas l’histoire. Et ce, contrairement aux humains qui, eux, savent faire pire, puisqu’ils sont passés maîtres dans l’art de justifier, rationaliser, construire des systèmes… et habiller la violence d’un costume bien sage en appelant « nécessité » ce qui est parfois seulement une pulsion (entre autres).
C’est ici que, forcément, le parallèle avec quelque chose d’existant s’insinue dans un coin du cerveau, parce qu’admettons-le, l’humanité n’a pas attendu les morts-vivants ni même Mme MDCN (la bien connue Madame La-Mort-De-Causes-Naturelle) pour s’entretuer, perfectionner toujours davantage, en la matière, des méthodes qui ont quasiment fini par constituer un art à part entière… avant d’inventer des formes toujours plus élégantes, plus administratives, et tellement plus « indispensables » (voire « raisonnables ») de la chose. De manière, notamment, à rendre l’innommable présentable.
Alors, mon rituel relèverait-il du comportement déviant ? A moins que mon imagination elle-même ne soit déviante ? Ou que je tente seulement de vérifier (avant de dormir) que je peux encore frissonner à volonté, quand je le veux, où je le veux… plutôt que de laisser les frissons susmentionnés s’infiltrer en continu dans mon réel.
Et puis, je l’avoue : jusqu’aux tréfonds de mon être (enfin… ce qui fait office de), je suis romancière. Or, une romancière, c’est quelqu’un qui fabrique des mondes dans sa tête, qui s’y ballade, qui en ressort un peu sonnée parfois, recommence néanmoins. En conséquence, lorsqu’une porte grince, je ne pense pas « courant d’air », je pense « présence ». Lorsqu’une machine fait du bruit, je ne pense pas « mécanisme », je pense « alerte ». Je n’y peux rien. Je surinterprète, scénarise, dramatise… pour, au final, transformer des expresso en signaux de fin de monde, et des séries horrifiques en tisane mentale.
Graisser les gonds = sauver le monde ?
Tout bien pesé, mon expresso du matin et mes dix minutes de morts-vivants du soir racontent une seule et même chose : mon cerveau a besoin de récits pour fonctionner correctement avec, en sus… le matin, une décharge de café pour démarrer, le soir, une dystopie impossible pour relâcher la pression du possible.
Et si je devais conclure, je dirais que ce n’est pas la fiction qui est déviante, c’est l’époque qui rend l’horreur ordinaire. Ce qui fait que, dans un monde où le réel devient parfois (souvent ?) nettement plus absurde que les fictions, regarder quelques zombies avant de dormir, finalement… c’est quasiment une forme de romantisme.
